Juvenilia : Volumes 1, 2 et 3 – Jane Austen

Les Juvenilia sont une série de textes écrits par Jane Austen durant son adolescence, alors qu’elle était âgée de 11 à 18 ans – c’est-à-dire de 1786 à 1793. Bien que ces histoires soient originellement destinées au seul divertissement de ses proches (chacune d’entre elles est d’ailleurs dédicacée à un membre de sa famille ou de son cercle d’amis), Jane a plus tard entrepris de les retravailler et de les retranscrire dans trois carnets qui ont survécu jusqu’à notre époque : le premier volume appartient à la Bodleian Library d’Oxford, tandis que les deux autres se trouvent à la British Library.

Juvenilia Volume I - The Beautifull Cassandra - Jane Austen - Caro Bleue Violette

Dans The Real Jane Austen : A Life in Small Things, Paula Byrne remarque que bien que les Juvenilia soient maintenant parfaitement connus des spécialistes d’Austen, ils continuent cependant à être négligés par la plupart de ses lecteurs – ce qui est regrettable car « these early works provide extraordinary insight into the vivid and often wild imagination of the real Jane Austen » .

Et là force m’est de plaider coupable. En effet, en dépit du fait que je sois une Janeite invétérée depuis l’âge de 12 ans et que je connaisse l’existence des Juvenilia depuis que j’en ai 18, je viens seulement de les lire pour la première fois, plus de deux décennies après avoir découvert Jane. Shame on me pour ne pas m’y être intéressée plus tôt, d’autant que j’y ai découvert une nouvelle facette de mon auteure favorite.

La face cachée de Jane 

Les textes qui composent les Juvenilia sont assez variés dans la forme : on y trouve des nouvelles et des novellas, dont certaines sont épistolaires (comme Love and Freindship, le plus célèbre des Juvenilia); des (mini) pièces de théâtre ; des ébauches de roman et même un essai (The History of England). Certains récits sont très courts et d’autres sont restés inachevés. On pourrait d’ailleurs se demander pourquoi, alors que Jane Austen a remanié ces textes jusqu’à quelques années avant son décès, elle n’en a pas profité pour les terminer – mais il semble évident qu’elle était depuis longtemps passée à autre chose.

En revanche, en ce qui concerne le fond, ils sont tous dans la même veine (à l’exception du dernier, Catharine, or The Bower, sur lequel je vais revenir) : c’est-à-dire complètement barrés ! Les Juvenilia sont bourrés d’un humour noir parfois féroce et de private jokes ; le ton y est léger, primesautier, parfois brutal ; les péripéties des personnages y sont toujours cocasses, souvent absurdes, quelquefois violentes. On rencontre ainsi une duchesse vengeresse (Henry & Eliza – histoire dont le titre est par ailleurs une allusion taquine au flirt qu’entretenait Henry, un des frères de Jane, avec leur cousine Eliza de Feuillide), une meurtrière qui empoisonne sa rivale (Jack & Alice), deux amies qui s’évanouissent pour un oui ou pour un non (Love and Freindship), une jeune fille qui se suicide après avoir promis à deux prétendants différents de les épouser (Frederic & Elfrida), une autre qui voue une étrange obsession à la nourriture (Lesley Castle), et une autre encore qui s’offre une balade mouvementée dans Londres (The Beautifull Cassandra). On croise également des personnages qui sont tellement tenaillés par la faim qu’ils dévorent leurs propres doigts, et des villages portant les improbables noms de Crankhumdunberry ou Pammydiddle.

Une imagination aussi échevelée peut paraître de prime abord déconcertante pour le lecteur familier des romans plus mesurés d’Austen ; et on pourrait également s’étonner que la fille d’un pasteur anglais de la fin du 18 ème siècle ait pu écrire de telles histoires. En réalité, lorsqu’on connaît un peu les Austen, cela n’est pas si surprenant : le burlesque était un genre d’humour prisé au sein de leur cercle familial. De plus, Jane ayant plusieurs frères (à la compagnie desquels s’ajoutait celle des pensionnaires de ses parents, qui tenaient une école pour garçons) il est fort probable que leur fréquentation l’ait influencée. Il faut également se rappeler que Jane Austen a vécu à l’époque géorgienne, une période un peu moins fermement corsetée (pun intended) que l’ère victorienne qui lui a succédé. Ajoutons enfin à cela le fait que ces textes n’étaient à l’origine pas destinés à la publication, ce qui libérait certainement la prose de leur auteure :

Because she was writing for herself and her family, she allowed herself a lack of restraint unthinkable in the published novels. In this sense [the Juvenilia] give access to the authentic interior life of Jane Austen, free from the shackles of literary convention and the mask of respectability required by print.

(The Real Jane Austen : A Life in Small Things – Paula Byrne)

En ce qui me concerne, adorant l’absurde et l’humour noir, j’ai donc été ravie de découvrir cette face cachée de mon auteure préférée ! J’ai particulièrement apprécié les histoires suivantes : The Beautifull Cassandra, The Three Sisters, Love and Freindship et Lesley Castle.

Juvenilia Volume II - Love and Freindship - Jane Austen - Caro Bleue Violette

Graine d’Austen

Si les Juvenilia s’avèrent différents des écrits ultérieurs de Jane Austen, on y décèle cependant les prémices de ses œuvres futures. Certaines des caractéristiques qui deviendront ses marques de fabrique sont déjà présentes : son génie du dialogue, son art de la satire, sa subtile ironie. On y trouve aussi quelques-uns de ses thèmes de prédilection : le mariage, la dénonciation de la condition féminine (entre les lignes, mais elle y est bel et bien), les dangers d’une sensiblerie exacerbée, les familles dysfonctionnelles.

De plus, on constate une véritable progression de la plume de Jane au fil des textes. Le tout dernier récit, Catharine, or The Bower, raconte l’histoire d’une jeune fille élevée par une tante assez stricte qui a peur de tout, et dont le quotidien va être bouleversé par l’apparition d’une nouvelle amie, Isabella Stanley et par le frère de cette dernière, Edward. Cette esquisse de roman, qui s’interrompt au bout de quelques chapitres, marque distinctement, par sa forme et son style, le début de l’évolution d’Austen vers ses œuvres principales – même si l’on continue à trouver des échos des Juvenilia dans Lady Susan, Sense & Sensibility (dont la première version, alors intitulée Elinor & Marianne, fut rédigée juste après Lady Susan) et Northanger Abbey (qui est le premier de ce qu’on appelle ses romans majeurs à avoir été proposé à l’édition, même s’il ne fut finalement publié qu’après la mort de Jane).

Juvenilia Volume III- Catharine - Jane Austen - Caro Bleue Violette

Si vous êtes familier des romans d’Austen, en lisant ses Juvenilia vous aurez l’étrange impression de la découvrir sous un nouveau jour, sans pour autant être dépaysé : c’est la Jane que vous connaissez mais pas encore tout à fait ; c’est une Jane dont la prose, bien que déployant déjà une certaine élégance dans ses tournures, n’est encore ni polie ni taillée ; c’est Jane version diamant brut.

Ce qui est certain, c’est que Paula Byrne a raison : il serait dommage de faire l’impasse sur les Juvenilia et de se priver ainsi d’une occasion d’assister à la naissance de Jane Austen, l’écrivain.

13 réflexions au sujet de « Juvenilia : Volumes 1, 2 et 3 – Jane Austen »

    • Merci Lynnae 🙂

      Et contente de t’avoir donné envie de découvrir ces textes de jeunesse, ça permet vraiment de découvrir une autre facette de notre Jane !

  1. Je m’attendais à trouver ici ton « mois après moi » traditionnel, mais ce billet est très bien aussi; du coup je me demande, vu que tu dis que tu es fan depuis l’âge de 12 ans, si je pouvais proposer Austen à ma grande fille, et ces écrits là en particulier. Surtout avec ce que tu dis du côté fortement décomplexé de l’adolescente qui ne pensait pas nécessairement être lue à grande échelle.

    • Je connais pas mal de Janeites qui ont découvert Jane vers 12-13 ans, donc oui, ta fille peut tout à fait la lire, y compris les Juvenilia (ce sont des histoires excessives mais il n’y rien d’extrêmement choquant dedans). Simplement, il faudra sûrement lui expliquer (ou elle peut chercher sur Internet) certains points du contexte historique (et du vocabulaire aussi d’ailleurs), ce n’était pas toujours très clair pour moi quand j’étais ado et il y a des détails que je n’ai compris que plus âgée et après plusieurs relectures. Et là comme ce sont des textes très courts, les us et les coutumes de la période ne sont pas du tout développés, donc certaines choses peuvent paraître assez bizarres à une ado du 21ème siècle 🙂

      Ah et il y a aussi une petite History of England dans laquelle Jane se moque des souverains anglais passés, là je pense que ça risque d’être assez obscur pour ta fille, mais elle peut sauter ce récit-là.

      (Sinon pour le « moi après mois », exceptionnellement il n’y en aura pas ce mois-ci, je vais coupler juillet et août ^^)

  2. Le verre à moitié plein: pas shame on you pour ne pas t’y être intéressée plus tôt, au contraire, puisque ça t’a permis de découvrir des nouveautés de ton auteure préférée. Et ça, madame, deux cent ans après sa mort, c’est pas donné à tout le monde, tu en as de la chance 😀

    • Ah vu comme ça c’est sûr que c’est chouette, surtout que Jane ne nous a pas laissé beaucoup d’œuvres ! J’ai encore ses deux romans inachevés à lire d’ailleurs 🙂

    • Ah je suis une Janeite pure et dure depuis mes 12 ans, et je saoulerai les gens avec Jane Austen jusqu’à ma mort (et après je reviendrai les hanter haha).

      Sinon oui les Juvenilia sont vraiment à lire, ça permet à la fois de découvrir une nouvelle facette d’Austen et de voir son évolution.

  3. Je viens de voir ton commentaire chez Galéa (j’ai aussi un blog ringard qui parle de bouquins ^_^) et quoi, là, une fan de Jane Austen! Bien sûr qu’il faut tout lire de JA (et le relire) et si on peut, y aller en VO.

    • Jane Forever ! 🙂

      Et oui complètement d’accord pour la VO. D’autant que les traductions françaises s’amusent à couper certains passages – en tout cas c’était vrai pour celles qui vont jusqu’au début des années 2000, pour les plus récentes traductions je ne sais pas.

      (Et les blogs qui parlent de bouquins ne seront jamais ringards. La mode fonctionnant par cycle, on sera un jour de nouveau en vogue ^^)

  4. Un jour j’ai lu que certaines traductions opèrent des coupures, un vrai scandale (il n’y a pas une ligne de trop chez Jane Austen!) alors je fonce en VO (et ce n’est pas si difficile.)
    Je suis aussi contre les versions ‘pour jeunes’ où l’on réécrit le texte. Au pire, enlever des passages, mais ne pas toucher au reste (quand je pense qu’on réécrit même Le club des cinq!)
    Les blogs parlant de bouquins, pour moi, c’est comme un(e? je ne sais jamais) oasis au milieu des blogs, loin de tout commerce (naïve est mon deuxième prénom, mais les blogs que je connais font ça pour le plaisir)

Dites un truc chouette, un truc à paillettes, un truc qui fait des claquettes ou même un truc qui n'a ni queue ni tête :-)