The Duff & A Midsummer’s Nightmare – Kody Keplinger

The Duff fait partie de mes romans Young Adult préférés : je l’ai d’ailleurs lu plusieurs fois. Il était donc plus que temps que je me décide enfin à découvrir un autre livre de Kody Keplinger, ce que j’ai fait le mois dernier avec A Midsummer’s Nightmare, que j’ai également beaucoup aimé. Si vous avez envie de lire des romans YA traitant de la sexualité adolescente de façon intelligente et réaliste, misez sur ces deux titres !

Couverture de The Duff - Kody Keplinger - Caro Bleue Violette

Tandis que ses deux meilleures amies, Casey et Jessica, se déhanchent au son d’une musique techno sur la piste d’un nightclub pour ados, Bianca Piper demeure assise au bar et contemple le spectacle d’un œil consterné : elle n’aime pas danser et trouve ces soirées parfaitement idiotes. C’est là que j’ai su que Bianca et moi allions bien nous entendre : à 17 ans, moi aussi je trouvais les soirées, et surtout la façon dont les gens s’y comportaient, totalement débiles. 

Notre narratrice est donc occupée à juger ses camarades tout en buvant du Cherry Coke lorsque Wesley Rush, le tombeur du lycée, vient lui expliquer qu’elle est une duff, c’est-à-dire une designated ugly fat friend. Indignée, Bianca lui balance aussi sec son verre de soda à la figure ; néanmoins à partir de là, l’idée que Casey et Jessica se servent d’elle comme d’un faire-valoir commence à l’obséder – d’autant plus que Wesley la surnomme désormais Duffy et qu’elle semble invisible aux yeux de Toby, le garçon sur lequel elle craque.

You see, your friends are hot. And you, darling, are the Duff.

Il n’existe pas de traduction française littérale pour cette expression que l’on pourrait cependant transposer par « la grosse copine (ou le gros copain) moche de service », à savoir celui ou celle qui, dans un groupe, est moins gâté-e par la nature que les autres – ou plus exactement celui ou celle qui se considère comme tel-le. Je n’avais jamais entendu parler du concept de duff  avant de lire ce roman, mais c’est une notion qui a tout de suite trouvé un écho en moi et qui m’a permis de mettre un nom sur un sentiment que j’éprouve depuis mon adolescence : celui d’être moins jolie (moins intelligente, moins drôle, etc) que mes amies et d’être, par la force des choses, leur faire-valoir. 

J’ai donc immédiatement compris ce que ressent Bianca en s’entendant qualifier de duff. Cynique et dotée d’un humour incisif, elle est franche, facilement condescendante et affiche un léger complexe de supériorité qui cache en réalité une désastreuse estime de soi. Elle a tendance à prendre ses camarades de haut parce qu’ils aiment aller danser le samedi soir et flirter, deux activités qu’elle trouve passablement stupides.

De toute façon, pour Bianca, les amourettes de lycée n’ont aucun sens ; de plus, elle trouve tout ce qui est romantique niais à souhait, et elle a une sainte horreur des démonstrations d’affection en public. Elle a un petit côté drama-queen, souffre d’un TOC (ce qui est généralement associé à un trouble anxieux), est un peu trop négative et acerbe pour son âge, se montre souvent injuste avec les autres et se révèle parfois assez égoïste. C’est bien simple, à peu de choses près, Bianca c’est moi à 17 ans : résultat, elle m’a autant émue qu’agacée. 

For a girl with such a fat ass, I felt pretty invisible.

Bianca a beau être revêche, elle n’en est pas moins attachante, surtout que l’on comprend très vite que son attitude est une carapace qu’elle s’est forgée pour ne plus souffrir, suite à une première histoire d’amour qui a mal tourné quelques années plus tôt. Elle s’est complètement repliée sur elle-même et s’ouvre très peu aux autres, pas même à son amie d’enfance Casey, ce que cette dernière lui reproche d’ailleurs. Au moment où cette histoire de duff démarre, Bianca doit de plus affronter la séparation de ses parents et la rechute de son père, alcoolique repenti.

Wesley Rush may have had the body of a Greek god, but his soul was as black and empty as the inside of my closet. 

L’anxiété générée par cette situation est telle que Bianca a désespérément besoin de se changer les idées et, pour échapper à ses démons, elle ne trouve rien de mieux à faire que d’entamer une relation purement sexuelle avec Wesley ; c’est-à-dire un garçon qu’elle méprisait déjà auparavant, qu’elle déteste désormais cordialement depuis sa sortie sur les duffs et qu’elle décide d’utiliser comme simple objet de distraction.

Cet aspect du récit peut certes paraître problématique, car bien que Bianca prenne l’initiative et que Wesley soit clairement partant (il ne dit jamais non à une fille), il évident que ce n’est pas la façon idéale de gérer ses soucis, surtout lorsqu’on a seulement 17 ans (à noter toutefois que Bianca n’est pas vierge – elle parle d’ailleurs de sa première fois en des termes que j’ai trouvés très justes). Cependant, Bianca elle-même est parfaitement consciente que sa décision n’est pas forcément des plus saines, et elle se pose beaucoup de questions à ce sujet. De plus, cette relation permet à l’autrice d’aborder le thème du casual sex (sexe sans attaches), qui est encore assez mal considéré par la société, surtout lorsqu’il est pratiqué par une femme.

I only wanted his body. No strings. No feelings. I only wanted the high. Did that make me a junkie and a slut ?

En ce qui me concerne, j’ai adoré suivre l’évolution de la relation entre Bianca et Wesley – un Wesley qui, on s’en doute, ne se réduit pas à son image de coureur invétéré. Le jugement des autres sur notre sexualité est d’ailleurs l’un des thèmes principaux de The Duff ; et la réflexion autour des notions de slut et manwhore (j’ai d’ailleurs apprécié que le versant masculin du sujet soit également traité, via le personnage de Wesley) à laquelle se livre Keplinger est aussi intéressante que pertinente.

« Bianca, whore is just a cheap word people use to cut each other down, » he said, his voice softer. « It makes them feel better about their own mistakes. Using words like that is easier than really looking into the situation. »

L’image, celle qu’on renvoie aux autres et celle qu’on se renvoie à soi-même, est donc au centre du récit de Kody Keplinger (qui avait elle-même 17 ans lorsqu’elle a écrit The Duff). L’autrice y démontre que le concept de duff est plus un état d’esprit qu’une réalité et qu’il est universel. A un moment ou à un autre, nous nous sentons tous le ou la duff de quelqu’un : nous avons tous des amis plus beaux, plus intelligents, plus drôles que nous ; et nous nous sommes tous demandé au moins une fois pourquoi ils continuent à nous fréquenter et ce qu’ils peuvent bien nous trouver – sans se rendre compte qu’ils éprouvent peut-être parfois la même chose à notre égard et se posent peut-être la même question.

Was it possible that you didn’t have to be fat or ugly to be the Duff ? Did that mean even somewhat attractive girls could be Duffs ? 

A Midsummer's Nightmare - Kody Keplinger - Caro Bleue Violette

Whitley Johnson, l’héroïne et narratrice de A Midsummer’s Nightmare, vient tout juste de terminer le lycée : après sa remise de diplôme, elle part donc fêter ça dignement. Cependant,  le lendemain matin, elle se réveille légèrement moins dignement aux côtés d’un garçon dont elle a complètement oublié le prénom.

Ce qui est un peu gênant, d’autant plus qu’il a le mauvais goût de lui réclamer son numéro de téléphone, ce que Whitley – horrifiée par cette flagrante violation de l’étiquette régissant les coups d’un soir – lui refuse.

Ce qui est encore plus gênant c’est lorsqu’elle découvre, deux jours plus tard, que le garçon en question est le fils de la nouvelle fiancée de son père, chez qui elle passe les vacances d’été.

Cela dit, au moins maintenant Whitley connaît son prénom.

Fun? Fun was not the word I would have chosen. Unbearable, awkward, torturous… Anything but fun. This was a nightmare.

Il s’appelle Nathan, ce que Whitley découvre en même temps que le fait que son père, qu’elle ne voit qu’une fois par an pendant les grandes vacances, est fiancé, a déménagé à Hamilton (la ville où se situe également The Duff) et vit désormais avec sa future femme et les deux enfants de celle-ci : Nathan et sa petite sœur de 13 ans, Bailey. Et non, Greg Johnson n’a pas jugé bon de prévenir sa fille qu’elle allait passer trois mois en compagnie de parfaits inconnus parce que : surprise !

Inutile de vous dire que cette dernière est très loin d’être bonne pour Whitley, qui commence à en avoir sa claque d’avoir des parents dysfonctionnels. Depuis leur divorce, elle entretient une relation compliquée avec sa mère, à laquelle elle reproche de ne pas lui accorder suffisamment d’attention. La jeune fille se faisait donc une joie d’aller passer l’été en compagnie de son père qu’elle adore. Le hic c’est que celui-ci, non content de lui avoir imposé une nouvelle famille, semble de plus désormais lui préférer celle-ci.

Whitley prend donc deux mesures afin de rendre son séjour hamiltonien plus supportable. La première est de détester cordialement Sylvia, sa belle-mère toute neuve, ainsi que sa progéniture – ce qui ne s’avère pas aussi facile qu’elle le pense : d’abord, parce qu’il est impossible de résister à l’adorable Bailey ; ensuite parce que Sylvia est la seule adulte de son entourage à se comporter comme un vrai parent et à s’intéresser à Whitley ; enfin parce qu’il se pourrait qu’elle ne soit pas aussi indifférente à Nathan qu’elle le souhaiterait (et on la comprend : il est chou qu’il en peut plus). La seconde est son mécanisme de survie habituel : boire et faire la fête, ce qui ne va pas tarder à avoir des répercussions sur sa réputation.

It wasn’t as if someone like me would have made a good girlfriend anyway. I was just some drunken hookup. That’s all I’d ever been.

Ce que j’aime dans les romans de Kody Keplinger, c’est que même si ses héroïnes ne sont pas forcément des plus sympathiques au premier abord et qu’elles peuvent parfois être agaçantes ou irresponsables, je ne les en trouve pas moins totalement relatable : j’ai pu m’identifier à Whitley, tout comme je me suis identifiée à Bianca (plus à la seconde qu’à la première cela dit). J’ai d’ailleurs trouvé amusant que les deux jeunes femmes ne s’apprécient visiblement guère lorsqu’elles se rencontrent (Bianca fait une apparition dans A Midsummer’s Nightmare) parce que bien qu’elles soient différentes, elles ont cependant pas mal de points communs : un certain cynisme, une forte tendance à s’auto-dénigrer, une famille dysfonctionnelle, une façon de gérer leurs soucis qui n’est pas toujours appropriée. 

Whitley n’a pas d’amis parce qu’elle pense que ceux-ci finissent toujours par nous trahir ou nous laisser tomber. Préférant les relations superficielles, elle a passé les quatre dernières années à s’engourdir l’esprit dans l’alcool et le flirt pour oublier à quel point elle se sent seule. A cause de cela, elle s’est attirée une réputation de « fille facile » au sein de son lycée – réputation qui la poursuit jusqu’à Hamilton.

Dans ce récit, on retrouve ainsi un thème déjà traité dans The Duff, celui du slut-shaming et de sa dénonciation. A nouveau, Kody Keplinger prône la sex positivity et envoie le message suivant : évitez de juger les gens qui pratiquent le casual sex, vous ne connaissez pas leurs raisons et de toute façon, celles-ci ne vous regardent pas – sans compter qu’il n’y a rien de mal à cela, du moment que tous les participants sont pleinement consentants, qu’ils se protègent et que la situation n’implique rien d’illégal.

De plus, l’autrice prolonge ici ce message en abordant le danger auquel sont exposées les femmes victimes de slut-shaming : lorsque Whitley manque de se faire sexuellement agresser, c’est parce que son agresseur pense qu’elle ne demande que ça. Pire encore, la première réaction de Whitley est de penser que c’est de sa faute, ce qui n’est absolument pas le cas.

Depuis le mouvement #MeToo, je pense qu’il est plus que jamais essentiel de souligner ce fait : une agression sexuelle ou un viol n’est jamais de la faute de la victime, même si cette dernière a couché avec tous les garçons du lycée parce qu’elle en avait envie. Ce n’est pas parce que vous étiez consentante les dix premières fois que vous cela donne le droit à quelqu’un d’abuser de vous la onzième.

Clamons-le haut et fort : le slut-shaming est une pratique sexiste qui cautionne et encourage la culture du viol.

Enfin, Kody Keplinger met en garde contre la consommation excessive d’alcool dans certaines situations. Certes, nous devrions toutes avoir la possibilité de nous prendre une cuite sans craindre qu’on profite de notre état d’ébriété pour nous agresser, mais soyons lucides : tant que les mentalités n’auront pas changé et que la culture du viol continuera d’exister, nous n’avons malheureusement pas d’autre choix que de nous montrer vigilantes et de veiller les unes sur les autres.

L’alcool peut aussi nous empêcher d’exprimer notre consentement de façon enthousiaste : rappelons que ne pas dire non ne signifie en aucun cas dire oui. Le consentement doit être enthousiaste, c’est-à-dire que nous devons être en mesure de manifester clairement à notre partenaire que nous sommes en accord total avec chaque action qu’il effectue – sinon cela équivaut à un viol. 

Screw nightmares. I was waking up.

The Duff est paru en français sous le titre de Duff, dodue, utile, franchement fade ; A Midsummer’s Nightmare n’a pour l’instant pas été traduit. 

23 réflexions au sujet de « The Duff & A Midsummer’s Nightmare – Kody Keplinger »

  1. Wow je découvre là en te lisant ! Alors pour être franche j’avais vu le film The Duff que j’avais bien aimé quoique c’était un peu gentillet et là j’comprends pourquoi : le livre a l’air PAS DU TOUT de raconter la même histoire ! Okay je note de suiiiite ! Une lecture sympa qui semble être la parfaite transition avec les bouquins que je veux lire en ce moment.

    Merci pour cet article hyper bien écrit et instructif sur l’autrice !

    • Le film est effectivement très différent du roman, d’ailleurs je n’ai pas aimé l’adaptation. Ils en ont fait un teen movie sans aucune originalité ni profondeur, alors qu’il y avait pourtant de quoi faire quelque chose d’un peu différent en la matière.

      Et merci CPM 🙂

  2. J’ai vu le film The Duff il y a quelques temps, Mae Whitman y est très chouette en Bianca. Quelques échos de mon côté pour le concept de la duff aussi ^^, sans trop penser à lire le livre. Mais j’aime beaucoup les points que tu soulignes, notamment la sex positivity. Autrice à découvrir donc, merci 🙂

    • Pour le coup, je crois que cette actrice est le seul élément du film que j’ai aimé ^^ ! Sinon l’acteur principal n’est pas désagréable à regarder, mais rien à voir avec le Wesley du bouquin.

  3. Ahhh je savais même pas qu’il y avait eu un film « The Duff » 😉 Mais l’histoire a l’air sympa, et sur certains points je me reconnais en Bianca (acerbe pour son âge, pas romantique du tout, parfois condescendante avec certaines catégories de personnes, et au milieu de tout un monde de plates, moi et mes pis de vache, je me sens dégueulasse… bon Bianca c’est pas que cette partie du corps mais moi je transpose mdr) !!
    Sinon, les gens font ce qu’ils veulent avec leur cul, pas besoin, d’avoir une raison profonde et douloureuse pour ça, ils font ce qu’ils veulent tant qu’ils sont tous consentants, qu’ils se respectent, qu’ils respectent l’intimité et la volonté de l’autre et qu’ils se protègent 😛

    • Haha tu viens de me faire rire avec les « pis de vache » parce qu’étant également propriétaire de mamelles bovines, c’est quelque chose qui m’a toujours complexée. D’ailleurs je ne comprendrai jamais les femmes qui font augmenter leur poitrine, quand on sait la galère que c’est d’avoir du monde au balcon ^^ !

  4. 17 ans quand elle a écrit son bouquin !? Balèze !
    Je connaissais pas le concept de duff ! J’ai pourtant pas mal baigné de dedans mais j’étais trop naïve pour le comprendre sur le coup huhu 😀

    • Oui, et il a été publié quand elle en avait 20.

      Sinon pour le concept de duff, ce qui est intéressant c’est qu’il recouvre une double réalité: il existe effectivement des personnes qui nous traitent comme des faire-valoir, mais il s’agit également d’un sentiment mal placé dans le sens où l’on s’imagine parfois que c’est le cas alors que pas du tout. Par exemple, l’année dernière j’ai brusquement réalisé que certaines personnes de mon entourage se servaient de moi comme d’un faire-valoir émotionnel, ce dont je n’avais pas du tout conscience jusque-là ; alors que les amies auprès desquelles je me suis toujours sentie comme une duff ne me traitent absolument pas comme un faire-valoir.

      Je crois que la morale de l’histoire, c’est qu’il faut bien savoir choisir ses ami-e-s 🙂

  5. Coucou,
    Je ne connaissais pas, c’est une découverte pour moi. 17 ans, wow incroyable ! Je vais regarder tout ça 🙂
    Merci pour ce partage !
    Belle journée
    Coco

  6. Contrairement aux autres, je ne connais pas le film, mais je me laisserais bien tenter par le livre, il y a un peu de moi. Ça va me replonger dans des souvenirs.

    • Tu ne perds rien pour le film, c’est une mauvaise adaptation et ce n’est même pas un bon teen-movie !

  7. J’ai vu l’adaptation de the Duff, et oui, ben c’était un teen-movie pas très original. Pour le coup, il ne m’avait pas vraiment donné envie de lire le livre. Mais vu ce que tu en dis, le bouquin a l’air bien différent, et surtout, il aborde des thématiques qui me parlent. Je me laisserai peut-être tenter, du coup. Je ne suis pas sûre d’être aussi fan du second, par contre, au niveau de l’intrigue, ça ressemble un peu trop à… beaucoup de romances un peu niaises.

    • Ils ont fait n’importe quoi avec l’adaptation de The Duff, ce n’est même pas un bon teen-movie !

      Et A Midsummer’s Nightmare n’est pas niais, même s’il a effectivement un postulat classique de romance Young Adult. La romance Whitley/Nathan est au second plan.

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