Love & Friendship – Whit Stillman

Love & Freindship est une nouvelle qui fait partie des Juvenilia, les récits de jeunesse de Jane Austen.

Cependant, ce film – qui est sorti en 2016 – n’est pas l’adaptation de cette nouvelle. 

Love & Friendship est en fait la première transposition cinématographique de Lady Susan, une novella de la même Jane Austen.

Le film aurait donc dû s’appeler Lady Susan.

Mais Whit Stillman a préféré l’intituler Love & Friendship.

Et après le mec s’étonne que nous, les Janeites, ayons dû mettre sa tête à prix. 

Sans compter que c’est dommage parce que son adaptation est plutôt réussie.

En plus, à cause de lui on se retrouve désormais avec un trou dans le budget.

Il faut dire que les honoraires d’un tueur à gages ne sont pas donnés.

Love & Friendship - Whit Stillman - Susan Vernon - Kate Beckinsale - Caro Bleue Violette

Interprétant l’inexplicable changement de titre comme un mauvais présage, je m’attendais à un saccage en règle de la novella d’Austen : j’ai été donc été surprise de constater que cette adaptation, que j’ai appréciée, est assez fidèle au texte d’origine.

Certes, des modifications ont été effectuées : mais étant donné que transposer un roman épistolaire à l’écran nécessite toujours quelques aménagements, et que de plus elles se justifient presque toutes d’un point de vue narratif, elles ne m’ont pas trop ennuyée.

Par exemple, des passages de lettres que Lady Susan écrit à sa meilleure amie Alicia Johnson sont ici remplacés par des dialogues entre Susan et Mrs Cross, une autre amie qui lui sert de dame de compagnie au début du film et dont le personnage n’existe pas dans le livre. Mrs Johnson (Chloë Sevigny), quant à elle, est devenue américaine, ce qui permet à son mari (Stephen Fry), qui n’approuve pas son amitié avec Lady Susan, de menacer régulièrement de la renvoyer dans son Connecticut natal – il s’agit de l’un des running gags du film.

Love & Friendship est de plus réalisé d’une façon différente de ce que l’on voit d’habitude en matière d’adaptations austeniennes : la mise en scène du film est plus théâtrale que cinématographique, un effet accentué par les airs d’opéra qui ponctuent la bande-son. Le film débute d’ailleurs par quelques roulements de tambour qui évoquent les trois coups traditionnellement frappés au début d’une pièce de théâtre, roulements de tambour que l’on retrouve à chaque première apparition d’un personnage, tandis que son nom et sa description s’affichent à l’écran. J’ai trouvé ce parti pris de réalisation et cette volonté d’essayer de renouveler le genre de l’adaptation austenienne, en en conservant toutefois les codes, aussi originaux qu’intéressants. 

Les costumes jouent également un rôle important. Dans les adaptations austeniennes, les héroïnes désargentées portent habituellement des robes simples, et arborent souvent la même tenue à plusieurs reprises. Dans Love & Friendship, la situation pécuniaire précaire de Lady Susan n’empêche pas cette dernière de porter de somptueuses robes ni d’exhiber une tenue différente dans chaque scène : sa garde-robe est un moyen d’illustrer le fait qu’il est essentiel pour Susan de maintenir à tout prix les apparences. 

Love & Friendship - Whit Stillman - Susan Vernon (Kate Beckinsale) et Reginald De Courcy (Xavier Samuel) Caro Bleue Violette

La forme épistolaire ne permettant pas à la plume de Jane Austen de pleinement s’épanouir dans Lady Susan, le récit souffre donc d’une certaine monotonie : son adaptation lui permet cependant d’acquérir le relief qui lui fait défaut à l’écrit. 

La plupart des personnages bénéficient également de leur transposition à l’écran. J’ai ainsi trouvé Mr De Courcy père (James Fleet) hilarant ; de même que Sir James Martin (Tom Bennett), qui est aussi parfaitement stupide que délicieusement ridicule, encore plus que le Mr Collins de Pride & Prejudice, qu’il évoque d’ailleurs durant une scène où il s’émerveille devant des petits pois (tiny green balls!) – ce qui rappelle le fameux what excellent boiled potatoes, une réplique énoncée par Mr Collins dans l’adaptation de 2005 d’Orgueil et Préjugés (et depuis devenue culte parmi les Janeites).

Reginald De Courcy, à qui j’ai décerné le titre de Héros Austenien Le Plus Insipide après avoir lu Lady Susan, est ici légèrement moins ennuyeux et je l’ai presque trouvé attachant, même si l’acteur qui l’incarne, Xavier Samuel, semble souvent avoir un petit souci de parapluie mal placé.

Le personnage qui profite le plus de son passage à l’écran est celui de Frederica Vernon (Morfydd Clark) la fille de Lady Susan. Bien qu’intéressant (notamment parce que Frederica, qui est âgée de 16 ans, déclare qu’elle préfère travailler pour gagner sa vie plutôt que d’épouser un homme qu’elle n’aime pas, une phrase que Jane Austen, qui sortait tout juste de l’adolescence lorsqu’elle a écrit Lady Susan, aurait pu prononcer elle-même selon moi), son personnage est toutefois sous-exploité dans la novella : j’ai donc apprécié le fait qu’il ait ici plus de consistance, d’autant que c’est la seule protagoniste du film dans laquelle je me sois émotionnellement investie.

Love & Friendship-Whit Stillman- Susan Vernon (Kate Beckinsale) et Frederica Vernon (Morfydd Clark)-Caro Bleue Violette

Le personnage de Susan Vernon, quant à lui, est dépeint d’une façon moins machiavélique que dans le livre, le réalisateur faisant preuve d’une certaine indulgence envers son héroïne. Contrairement à Jane Austen, Whit Stillman ne présente jamais explicitement Susan comme la femme immorale et manipulatrice qu’elle est : ses manigances ne sont jamais clairement dévoilées, mais montrées ou évoquées de manière subtile ou détournée. De plus, l’interprétation en ce sens de Kate Beckinsale est tellement convaincante qu’elle parviendrait presque à nous faire douter de la duplicité de Lady Susan.

J’ai trouvé intéressant que Whit Stillman défende, à travers la façon dont il a choisi de portraiturer son héroïne, le même point de vue que celui que je défends dans ma chronique sur Lady Susan : à  savoir que Susan Vernon est avant tout une victime de la condition des femmes pauvres de sa classe, qui se débrouillent comme elles peuvent pour survivre, sachant que leur statut social les empêchent de travailler (seule les femmes issues des classes sociales inférieures peuvent gagner leur vie sans encourir la désapprobation générale) et que le mariage est bien souvent leur seule planche de salut (à noter que même une fois mariées, elles demeurent à la merci de leur époux, ainsi que l’illustre le running gag tournant autour du potentiel renvoi de Mrs Johnson vers son Amérique natale).

Lady Susan utilise donc les atouts dont elle dispose – son intelligence, sa ruse, sa beauté, son impeccable sens des bonnes manières – et tire parti de la stupidité de certains, ainsi que de l’hypocrisie imposée à tous par l’étiquette de l’époque. 

J’ai écrit que je ne jugeais pas Lady Susan mais que je ne l’admirais cependant pas pour autant (en matière d’anti-héroïne je préfère celles qui défient ouvertement les conventions sociales, à la Scarlett O’Hara) ; en revanche, j’ai eu l’impression que Whit Stillman, lui, ressentait une certaine admiration pour son héroïne.

42 réflexions au sujet de « Love & Friendship – Whit Stillman »

  1. Mais sapristi ! J’ai complètement zappé l’existence de cette adaptation ; pourtant de mémoire j’ai bien aimé lire Lady Susan (il faut que je retrouve mon avis pour aller commenter le tien). Conclusion, il faut que je trouve ce film puisqu’il t’a plu 😉 Merci pour la découverte !

    • Ce n’est pas un coup de cœur pour moi (comme peuvent l’être d’autres adaptations austeniennes que je peux regarder une fois par mois sans jamais m’en lasser ^^), mais le réalisateur a clairement cherché à innover dans le genre et j’ai trouvé son approche intéressante.
      Et c’est vraiment drôle 🙂

  2. Je n’ai pas lu Lady Susan mais j’avais vu la bande-annonce de ce film en me disant que j’aimerais bien le voir. Et puis ça m’est sorti de l’esprit. Ta chronique me le remet en mémoire et qui sait, un jour, peut-être lirai-je la novella et regarderai l’adaptation 🙂

    • Je conseille de lire la novella avant de voir l’adaptation, à cause de la différence de traitement de Lady Susan. Je me suis demandé si les gens qui voient le film sans avoir lu le roman peuvent vraiment voir à quel point elle est manipulatrice, d’autant que Kate Beckinsale excelle tellement dans son rôle qu’elle parvient à nous faire douter, on pourrait avoir l’impression qu’elle est seulement incomprise 🙂 .

  3. Hahaha Collins était teeeellement ridicule que mon meilleur ami l’imitait trop bien !!! Du coup il adorerait l’autre avec ses petits pois mdrrrrrr !!!!! En fait je pense que ce film provoquerait de nouveaux élans artistiques d’imitation chez lui, et je le vois le weekend prochain donc je pourrais le lui suggérer.

  4. J’aime bien les adaptations des œuvres de Jane Austen, alors je me laisserai sûrement tenter par celle-ci… malgré ce changement de titre on ne peut plus maladroit (nan mais quelle idée ?!!!) Et je trouve Kate Beckinsale si lumineuse !

    • Pour le titre, j’ai lu une interview du réalisateur expliquant qu’il n’aimait pas « Lady Susan » et que de plus, ce n’est pas Jane Austen elle-même qui a intitulé sa novella ainsi, c’est un titre qui a été attribué à la publication. Alors s’il voulait changer le titre, pourquoi pas, mais je ne trouve pas ça pertinent de l’avoir remplacé par le titre d’une autre oeuvre d’Austen, ce qui peut prêter à confusion.

    • Essaie, tu verras bien si tu bloques vraiment avec l’époque ou pas. Pour ma part, j’ai toujours trouvé les romans de Jane Austen curieusement moderne ! Je pense que c’est d’ailleurs l’une des raisons pour laquelle ses oeuvre sont encore aussi populaires 200 ans après leur parution 🙂

    • Si tu n’as pas l’habitude de regarder ce qu’on appelle les « period dramas », ce film-là peut-être un bon point de départ, parce qu’il est drôle et l’aspect historique n’est pas trop chargé.

  5. Coucou,
    Ah je ne savais pas qu’il y avait eu un film ! Les costumes ont l’air superbes et puis c’est intéressant quand même 🙂
    Des bisous !

  6. Coucou
    Figure toi que je n’ai ni lu le livre, ni vu le film… Visiblement, si j’ai bien compris et vu la façon dont la personne est mise en scène, il est préférable de le lire le bouquin afin de mieux cerner sa personnalité ?
    Je crois que je vais faire ma mauvais élève malgré tout et regarder le film car j’ai vu que Kate Beckinsale jouait dedans. J’ai plus l’habitude de la voir jouer dans Van Helsing ou encore Underworld ! ça va me faire un choc de la voir habillée comme ça. ^^
    Belle journée.

    • Tu peux très bien voir le film sans lire le livre, même je trouve effectivement intéressant de pouvoir comparer le traitement du personnage de Lady Susan par Jane Austen avec celui par Whit Stillman – mais bon je suis une Janeite enragée, donc c’est le genre de trucs qui m’éclatent ^^.

  7. Oh la la ça ne me parle pas du tout et pourtant je ne vis pas dans une grotte, enfin je ne crois pas 😉
    Je vais donc m’atteler à rattraper tout cela car ça a l’air bien passionnant !

    • Si tu ne t’intéresses pas particulièrement à Jane Austen, c’est normal 🙂
      Le film a un peu fait parler de lui sur la blogo lorsqu’il est sorti, mais sinon je ne pense pas qu’il ait fait beaucoup de bruit.

    • Les costumes de Kate Beckinsale sont particulièrement superbes. A un moment elle porte une robe violette que je lui aurais bien piquée 😛

  8. Ton intro m’a tuée XD
    Je suis contente de savoir que Lady Susan a été adapté, j’avais plutôt apprécié la novella, avec le regret que j’en aurais voulu davantage ^^

    • Oui j’ai un peu fait mumuse dans l’intro ^^.

      Et j’éprouve la même chose envers Lady Susan, c’est trop court, et la forme épistolaire est frustrante !

  9. Ah ben tiens, tu me donne envie de voir ce film ! Je ne suis pas très lectrice, mais j’aime beaucoup quand il y a des adaptation en vidéo 🙂

    • Chouette, j’adore donner envie !

      Et les adaptations peuvent aussi être un bon moyen de se donner envie de découvrir un auteur 🙂

  10. Je n’ai pas lu la novella, je le ferai donc avant de voir éventuellement l’adaptation. En espérant ne pas me planter avec ces changements de titre intempestifs !

    • Quand le film est sorti, avant de voir le trailer, je pensais effectivement qu’il s’agissait d’une adaptation de Love & Freindship. Et je me souviens d’avoir vu passer des commentaires de Janeites anglophones qui pensaient comme moi, qui n’avaient pas regardé le trailer pour ne pas se spoiler, et qui ont donc été assez surpris-e-s de se retrouver devant une adaptation de Lady Susan ! 🙂

  11. J’ai vu ce film et j’ai lu Lady Susan, mais diantre ! pas un seul ne m’a laissé de souvenirs ! Bon, j’ai l’intention de relire tout (ou presque) Jane Austen (ça fait partie de mes cinquante mille projets à la seconde, donc qui sait quand il sera réalisé), donc Lady Susan sera sûrement dans le lot. Par contre, tout ça m’a donné envie de me retaper l’adaptation BBC de Price and Prejudice. (J’ai des choses passionnantes à partager avec le reste de l’univers dis donc.)

    • Yay pour relire tout Jane Austen ! (c’est d’ailleurs ce que je fais depuis l’année dernière, dans l’ordre chronologique. Le prochain sera Pride & Prejudice – mais il faut d’abord que j’écrive mes chroniques sur un tas d’austeneries que j’ai lues ainsi que sur Sense & Sensibility et ses adaptations… et vu mon allure actuelle, dans trois ans j’y suis encore ^^).

      Et yay pour P&P 1995 (je la regarde au moins 4 ou 5 fois par an ^^) !

      • C’est un projet sur le long terme, c’est pas mal aussi ! ^^ (C’est comme mon projet de tout relire, avec ma procrastination et mes autres lectures, j’en ai pour quelques années !)
        4 ou 5 fois par an ?! Rien que ça ? ^^ Remarque, je comprends, je trouve cette adaptation géniale !

        • Oui, c’est l’un-e de mes films/séries doudous que je regarde quand je n’ai vraiment pas le moral 🙂

          Dans le même genre, j’ai entrepris de relire tout Agatha Christie dans l’ordre chronologique de publication. J’ai commencé en 2015… et à mon avis j’y serai encore en 2025 😛

          J’ai aussi en projet de lire tout Shakespeare (j’ai déjà lu certaines pièces au collège, lycée et fac), tout Dickens, tout Daphné du Maurier et tout Virginia Woolf (j’ai déjà lu quelques romans de chaque).
          Une chance que j’aie l’intention de devenir centenaire. Ha ^^

          • Il y a un peu plus de boulot avec Agatha Christie ! Bon courage. Je ne te suivrai pas dans ce projet-là, j’en ai lu beaucoup à une période et j’ai fini par me lasser. Certains sont excellents, mais ce n’est pas le cas de tous à mon goût.
            Shakespeare, Dickens et du Maurier sont des auteurs que je dois commencer à lire, j’en ai qui m’attendent en plus ! (Et Woolf, il faut que je lui relaisse une chance.)
            C’est bien, tu as un planning de lecture pour les deux cents ans à venir. ^^

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