Une photo, quelques mots # 7 : Pas notre genre

Toutes les semaines, Leiloona du blog Bricabook nous propose un petit atelier d’écriture basé sur le principe suivant : une photo à partir de laquelle on doit inventer une histoire.

Je n’avais plus participé à l’atelier depuis avril, il était temps de m’y remettre 🙂 !

Pas notre genre

Tout le monde est prêt ? Parfait, alors en scène mesdemoiselles ! N’oubliez pas : on tend bras et jambes au maximum et on rentre à la fois son ventre et ses fesses. Je veux voir de belles lignes bien droites, aucune protubérance incongrue ne sera tolérée !

Des protubérances incongrues, ben voyons. Facile à dire pour Madame Evgeniya (qui est russe comme moi je suis austro-hongroise et qui en réalité se prénomme probablement Colette ou Martine) dont le corps est tellement plat qu’on dirait que quelqu’un le repasse régulièrement. Mais plus difficile pour les personnes comme ma copine Louise que sa puberté précoce et généreuse oblige déjà à porter des soutiens-gorge d’une taille que même sa propre mère lui envie ; ou pour les infortunées dans mon genre qui ont hérité d’une cambrure de reins si prononcée que leur derrière « pourrait servir d’étagère », ainsi que l’a un jour très élégamment formulé le gentleman qui me sert de frère. Donc désolée Madame J’aurais-pu-choisir-un-prénom-russe-plus-facile-à-prononcer-vu-que-ce-n’est-même-pas-mon-vrai-prénom-à-la-base, mais comme dirait Maître Yoda, des protubérances incongrues j’ai et la vision de celles-ci (ainsi que celles de Louise) le public va devoir endurer !

 

Oh regarde comme ta sœur danse bien ! Elle est aussi gracieuse qu’un cygne !

Ha ! Si tu veux mon avis, Maman, ta fille ressemble plutôt à un flamant rose en pleine crise d’épilepsie. Y-a-t-il un vétérinaire dans la salle ? De préférence spécialiste des oiseaux, merci.

Non mais sérieusement, visez-moi ce carnage. Six ans de danse classique, à raison de deux fois par semaine, et ma frangine a toujours l’air d’un piaf en train de se faire électrocuter. Si ma mère espère un jour la voir tenir le rôle principal du Lac des Cygnes, elle va être déçue ! En revanche, ma jumelle ne déparerait pas dans une version alcoolisée de La danse des canards… Gracieuse, mon œil ! Si tu voulais de la grâce, Maman, fallait convaincre Papa de me laisser porter le tutu à la place de ma sœur !

 

Aïe. Aïe. Aïe. Aïe-euuuuuuuuuuh !

Voilà ce que disent mes orteils au moment où je monte sur pointes. Enfin ça c’est la version polie parce qu’en réalité ils me couvrent d’injures. De même que mes mollets dont le répertoire d’insanités n’a rien à envier à celui de mes pieds. Mes hanches braillent qu’elles sont sur le point de se disloquer. Mes bras, eux, sont tendus à l’extrême au-dessus de ma tête et trop anesthésiés par la douleur pour pouvoir dire quoi que ce soit. Mon chignon est trop serré et mon cuir chevelu me hurle dessus. Moi aussi j’ai envie de crier : sur Madame Evgeniya, sur le sadique qui a inventé le ballet, sur mes parents qui m’obligent à en faire depuis que j’ai six ans alors que je déteste ça.

C’est lorsque je relâche enfin la pose pour effectuer une série de pirouettes que je prends ma décision : la danse classique, c’est fini. Ce gala est mon dernier. Tout à l’heure, j’annoncerai à mes parents que non seulement je ne rempilerai pas en septembre mais qu’en plus j’irai m’inscrire au hockey sur gazon : un club s’est ouvert l’année dernière dans notre ville et ses équipes sont mixtes. Bien sûr, Papa et Maman seront horrifiés (« du-hockey-sur-gazon-mais-c’est-un-sport-de-garçon ! » ) mais tant pis : le temps de la rébellion est venu ! Et s’ils tiennent absolument à ce que l’un de leurs enfants danse, eh bien ils devront accepter que cet enfant soit mon frère ! 

 

Non mais qu’est-ce qu’elle nous fait la frangine, là ? Est-ce que c’est censé être une pirouette ? Parce que même un dodo ivre se dandinerait d’une façon moins grotesque. Faut qu’elle arrête de tanguer comme ça, elle va filer le mal de mer à tout l’assistance !

Je sais, je sais, vous vous dites que je devrais être plus sympa avec ma sœurette mais pour tout vous avouer, chaque fois que je la fois sur scène je suis partagé entre hilarité et jalousie (cela dit, ne vous inquiétez pas, elle me le rend bien). Voyez-vous, j’ai toujours voulu faire de la danse classique mais comme « ça-ne-va-pas-la-tête-le-ballet-c’est-un-truc-de-nénette » mes parents m’ont inscrit au foot à la place. Puis au basket. Puis au volley. Puis au bout d’un certain nombre de visites aux urgences, ils ont compris que le ballon n’était pas mon ami et m’ont mis au tennis. Puis quand mon nez a été cassé par une balle servie à plus de 100 km/h, ils ont décidé de se rabattre sur les arts martiaux en m’inscrivant au judo (où je me fais systématiquement ratatiner par mon adversaire). Au grand dam de ma sœur qui pratiquerait volontiers n’importe lequel de ces sports au lieu de celui dans lequel mes parents l’ont cantonnée. Chacun de nous deux est donc condamné à regarder, à la fois mort de rire et dévoré d’envie, son jumeau se ridiculiser dans une activité qui n’est pas pour lui.

Et franchement, y’en a marre. Je crois que l’heure de la mutinerie a sonné. L’année prochaine, à la même époque, c’est ma frangine qui contemplera (et sans ricaner vu qu’ils seront parfaits) mes entrechats !

 

16 réflexions au sujet de « Une photo, quelques mots # 7 : Pas notre genre »

    • Merci Cleo 🙂

      J’ai fait quelques mois de danse classique quand j’ étais enfant et je me faisais sans cesse houspiller par la prof à cause de mon dos cambré et de mon popotin qui ressortait… donc oui un brin de vécu 😛

  1. Texte très plaisant à lire; enlevé, pas comme les pas de cette pauvre Louise. un plaidoyer très amusant et convaincant(?) pour les parents, et contre des préjugés tenaces. Pourtant Rudolf Noureeff était un régal pour les yeux, de même que tant d’autres danseurs. Et tous danseuses comme danseurs sont des athlètes à part entière.

Dites un truc chouette, un truc à paillettes, un truc qui fait des claquettes ou même un truc qui n'a ni queue ni tête :-)