Une photo, des mots #13 : Le mystère Gabriella

Toutes les semaines, Leiloona du blog Bricabook nous propose un atelier d’écriture basé sur le principe suivant : une photo à partir de laquelle on doit inventer une histoire.

Oui, au vu de la longueur des textes qui sont désormais proposés, la cheffe a décidé de raboter le nom de l’atelier : le « quelques » est passé à la trappe !  🙂

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A l’instant où ils aperçurent la plage et où sa mère se mit une fois de plus à pester contre son père, Clémentine comprit subitement qu’il s’agissait des dernières vacances qu’ils passaient tous les trois ensemble et que ses parents seraient séparés avant la fin de son année de quatrième. A en croire ses amis dont les parents étaient déjà divorcés, ce n’était pas si grave : d’accord, affirmaient-ils, au début c’est un peu triste mais après c’est génial, surtout les premiers temps lorsque tes vieux se sentent tellement coupables qu’ils essaient de compenser par tous les moyens.

Mouais, on verra bien, se dit Clémentine avant de tenter de calmer sa mère en lui expliquant que non, l’immonde étendue d’algues ne recouvrait pas tout le littoral, on voyait bien que quelques mètres plus loin le sable descendait jusqu’à la mer et qu’il suffisait de marcher encore un peu ; et que non, ce n’était pas complètement inconscient de la part de son père d’avoir choisi un endroit où la baignade n’était pas surveillée, étant donné qu’elle avait 13 ans et non 5, et qu’accessoirement elle était championne régionale de 50m nage libre. Cependant Gabriella ne voulut rien entendre et continua de maudire son mari qui, comme d’habitude, attendait en silence que l’orage passe.

Exaspérée, Clémentine les planta là et partit s’installer sur la plage. Dire que son père avait cru que deux semaines au bord de la Méditerranée permettraient enfin à sa femme de se détendre un peu : de toute évidence, le pari était raté. A vrai dire, il avait été perdu avant même qu’ils se soient mis en route, lorsque, la veille du départ, Gabriella avait entrepris – à minuit passé et alors qu’elle sortait tout juste d’une longue garde aux urgences – de refaire entièrement leurs valises sous prétexte que François avait mal plié leurs maillots de bain, le tout en ne cessant de marmonner qu’elle regrettait d’avoir accepté de partir en vacances. 

Elle avait ensuite passé le trajet en voiture à se plaindre de tout et n’importe quoi : la conduite de son mari, le restaurant dans lequel ils s’étaient arrêtés pour déjeuner, la laideur des paysages traversés, la climatisation qui était tantôt trop forte tantôt trop basse. Elle avait ensuite piqué une crise en découvrant l’hôtel choisi par François : le bâtiment était vétuste et allait sûrement s’écrouler sur eux, le personnel avait une tête à venir les égorger pendant leur sommeil, les chambres étaient de véritables taudis et ils allaient certainement y attraper d’horribles maladies. Et à présent, Clémentine allait probablement se noyer vu que son incapable de père n’a pas été fichu de dégoter une plage où la baignade est surveillée. De toute façon, aux yeux de Gabriella, il y avait bien longtemps que son mari n’était plus fichu de faire quoi que ce soit de bien.

– Clémentine, mets de la crème solaire.

L’adolescente fouilla dans le sac contenant leurs affaires tandis que ses parents, qui venaient de la rejoindre, prenaient soin d’étaler leur serviette respective de part et d’autre de la sienne.

– Je ne la trouve pas, je crois qu’on l’a oubliée à l’hôtel.

– Ah zut, dit son père. Je plaide coupable. J’ai voulu en mettre avant de venir ici et j’ai laissé le flacon dans notre chambre.

Avant que sa femme ne puisse l’accuser de vouloir favoriser un cancer de la peau chez leur fille unique, il s’empressa de se lever en annonçant qu’il allait chercher la crème. Clémentine observa François s’éloigner d’un pas résigné en direction de l’hôtel, puis se retourna vers sa mère :

– Maman, je vais me baigner, d’accord ?

Gabriella donna son autorisation à condition qu’elle ne s’éloigne pas trop du bord. La jeune fille promit, entra dans l’eau comme un boulet de canon, se fit rappeler à l’ordre par un Clémentine ! Est-ce que tu sais combien de personnes meurent par hydrocution chaque été ?, soupira et entama un dos crawlé.

Sa mère n’avait pas toujours été aussi cassante et désagréable. Certes, elle était naturellement autoritaire et possédait un caractère bien trempé, ce qui était d’ailleurs nécessaire lorsqu’on était le médecin en chef d’un grand service d’urgences ; mais à la maison, elle se montrait douce et affectueuse avec sa famille. C’était également quelqu’un d’ouvert et de plutôt rieur. Puis deux ans auparavant, un changement soudain s’était produit en Gabriella : elle était devenue sombre et renfermée, elle était perpétuellement de mauvaise humeur, et elle s’était mise à passer encore plus de temps à l’hôpital. Clémentine et François ne la voyaient pratiquement plus, ce qui n’était pas plus mal car lorsqu’elle était là, elle ne faisait qu’accabler son mari de reproches et donner des ordres d’un ton sec à sa fille, ce qui chagrinait le premier et agaçait la seconde. Toutefois, le plus énervant pour Clémentine – et le plus douloureux pour François – était que Gabriella refusait catégoriquement de dire ce qui se passait, prétendant que tout allait bien et qu’elle ne savait absolument pas de quoi ils parlaient. Elle avait néanmoins consenti à subir un check-up complet et à leur montrer les résultats, afin de prouver qu’elle ne leur dissimulait pas une grave maladie ainsi que son mari avait fini par s’en persuader – à la suite de quoi, elle avait exigé qu’ils cessent de l’ennuyer avec leurs questions idiotes.

Au bout de quelques mois, désespéré, François avait supplié sa belle-mère d’intervenir. Un soir, alors que Clémentine et son père étaient au cinéma, Agata était donc venue parler à Gabriella. Depuis les deux femmes ne s’adressaient plus la parole, sans que personne ne sache pourquoi, Agata se montrant aussi obstinée que sa fille aînée dans son refus de s’expliquer – même tante Livia n’avait pas réussi à lui tirer les vers du nez. Si tu veux mon avisavait confié Livia à sa nièce, Gabi a dit à mamma de s’occuper de ses raviolis et mamma, furieuse, lui a répliqué d’aller se faire cuire une frittataOu alors nonna lui a répondu d’aller se faire farcir l’artichaut, avait gloussé Clémentine, que les insultes culinaires en vogue dans sa famille maternelle amusaient énormément.

Quoi qu’il en soit, ce que Clémentine appelait en son for intérieur le mystère Gabriella était resté entier, les rapports entre ses parents s’étaient de plus en plus dégradés, elle était certaine qu’ils allaient bientôt divorcer… et elle devrait annoncer à Gabriella qu’elle préférait aller vivre avec François. 

– Clémentine ! Ne t’éloigne pas trop ! Je te rappelle que cette plage n’est pas surveillée, que je ne sais pas bien nager et que ton père, qui décidément ne sert à rien, s’est apparemment perdu en chemin. Alors reviens au bord !

L’adolescente soupira et se mit à nager vers la plage. Les vacances allaient être longues.

12 réflexions au sujet de « Une photo, des mots #13 : Le mystère Gabriella »

  1. CBV tes textes nous ont manqué, ils sont toujours très agréables à lire, j’aime les histoires que tu racontes avec simplicité, des morceaux de vies croqués avec justesse … Mais je ne sais pas si je vais te pardonner de ne jamais connaître le secret de Gabriella !!!!

    • Huhu, désolée 🙂

      En tout cas merci Bénédicte ! C’est exactement ça, des croquis de morceaux de vie, j’adore écrire ce genre de choses.

    • Pour être tout à fait franche, moi-même je ne connais pas le secret de Gabriella 😛 ! Cette histoire et ces personnages sont apparus dans mon esprit mais on ne m’a pas donné la solution de l’énigme ^^

      Merci Saxaoul 🙂

  2. Très sympa ton texte, à la fois grave et amusant, j’aime beaucoup le passage avec la grand-mère… Il décrit de manière très vivante l’explosion d’une famille, le mal-être de Gabriella qui semble s’être perdue sans bien savoir pourquoi et qui laisse ses proches dans l’incompréhension. J’aime beaucoup.

    • Le passage avec la grand-mère est mon préféré 🙂 L’explosion de la famille, oui, je dirais même implosion, car c’est Gabriella qui sabote tout de l’intérieur en refusant d’expliquer ce qui ne va pas.

      Merci Valérie !

  3. Ah ! Gabriella… un peu « énervante » quand même, à faire la pluie et le beau temps. C’est vrai que si elle nous donnait les raisons de ses sautes d’humeur, ses proches pourraient l’aider, mais son mutisme l’enfonce dans son aigreur et sa solitude et entraînent tout le monde dans l’incompréhension et la rupture… Ce serait bien d’avoir une suite ! 🙂
    Merci pour cette lecture agréable.

    • Peut-être a-t-elle une bonne raison de ne rien vouloir dire à son mari, sa fille et sa sœur. Elle l’a dit à sa mère et maintenant elles ne se parlent plus. Peut-être que c’est quelque chose de choquant. Je ne sais pas parce qu’ainsi que je l’explique plus haut, je ne connais pas moi-même le secret de Gabriella ! Mais si on me le souffle, peut-être qu’il y aura une suite 🙂

      Merci Jos !

  4. Mais je veux savoir son secret !!!!!!!!! Je pense avoir deviné remarque, elle passe de plus en plus de temps à l’hôpital parce que derrière il y a un champ magique où trotte une licorne et elle la chevauche inlassablement pour oublier la douleur des gens qu’elle côtoie à son travail. C’est ça hein ?

  5. Oh my god !!! Oui les vacances risquent d’être longues là !! Quelle horreur pour l’enfant de subir ces relations d’adultes ! Oui, fais les divorcer ces 2 là et le père aura la garde, ça lui fera peut être réfléchir à la mère ! Qu’importe son secret pour moi, il n’excusera à jamais à mes yeux ce sale caractère étouffant pour tous… Bravo pour ton texte ! 😉

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