Une photo, quelques mots # 11 : Au soleil

Toutes les semaines, Leiloona du blog Bricabook nous propose un petit atelier d’écriture basé sur le principe suivant : une photo à partir de laquelle on doit inventer une histoire.

Aucun habitant de Montréal, enfant, ou bonhomme de neige n’a été maltraité durant l’écriture de ce texte. 😛

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Maurice. Les îles Fidji. Les Seychelles.

Francesca glissa sur une plaque de verglas et évita la chute en s’agrippant à quelque chose… qui se révéla être une dame âgée à l’air courroucé.

– Oups, désolée ! s’excusa Francesca en souriant. Mon amoureux m’emmène en vacances sur une île de rêve la semaine prochaine alors je ne peux pas me permettre de me casser une jambe, vous comprenez.

Les mots exacts de Grégoire avaient été « île paradisiaque » comme dans « Ma chérie, pour nos trois ans, je t’emmène passer une semaine dans une île paradisiaque mais je ne te dis pas laquelle, ce sera une surprise » . Depuis, Francesca passait son temps à égrener mentalement tous les noms d’îles tropicales qu’elle connaissait.

Bora-Bora. Les Maldives. Bali.

Elle fut ramenée à la réalité par les invectives que lui lançait la vieille femme en s’éloignant. N’étant pas très calée en québécois, Francesca ne saisit pas exactement de quoi elle se faisait traiter mais il était clair que ce n’était pas très flatteur. Ces Montréalais étaient décidément des gens désagréables.

Hawaï. Oui mais quelle île ? Maui ? Oahu ? 

Bon d’accord, elle était de mauvaise foi : la plupart des habitants de Montréal étaient charmants. C’était l’hiver québécois sans fin qui lui tapait sur le système. On était en février et la température n’était pas remontée au-dessus de zéro depuis novembre. Et il y avait de la neige absolument partout. Francesca haïssait la neige et n’avait jamais compris pourquoi autant de gens en faisait tout un plat : oh regardez de l’eau congelée, fantastique ! Sans parler des bonhommes de neige qui lui avaient toujours flanqué une peur bleue. Trois jours plus tôt, Francesca avait failli avoir une crise cardiaque en découvrant celui que les enfants du voisin avaient érigé dans son propre jardin. Tout en massacrant cette abomination à grands coups de pelle, la jeune femme s’était promis que si elle parvenait à mettre la main sur ces fichus mômes, elle les fourrerait dans une congère (pour une fois que cette saleté de neige servirait à quelque chose) où on ne les retrouverait pas avant le printemps.

La Réunion. La Nouvelle-Calédonie. Majorque.

Ah non, Majorque était située en Méditerranée. Or pour Francesca « île paradisiaque » signifiait Océan Pacifique ou Indien. A la rigueur les Caraïbes. En tout cas, la jeune femme voulait le parfait cliché : soleil brûlant, plages de sable blanc, eau turquoise à 30° et cocotiers.

Les Bermudes. Les Bahamas. La Barbade. C’est vrai que ça pourrait être sympa aussi.

Le pied gauche de Francesca s’enfonça soudain dans un tas de neige et elle poussa un soupir à fendre l’âme d’un iceberg*. Les trucs débiles qu’on faisait par amour, hein. Si encore on vous prévenait à l’avance de ce qui va vous tomber sur le râble, vous pourriez gentiment dire à la personne sur laquelle vous venez de craquer : « écoute, tu me plais bien mais compte tenu de ce que j’aperçois dans ton futur, ça ne va pas le faire pour moi, désolée  » .

Imaginez. Vous tombez amoureuse d’un chômeur que vous rencontrez au Pôle Emploi car il s’avère que vous êtes également à la recherche d’un travail. S’ensuit un an de bonheur passé à se balader main dans la main à toute heure de la journée, à regarder des séries par saisons entières tendrement lovés l’un contre l’autre sur le canapé et à comparer vos lettres de refus en vous bécotant pour vous réconforter.

Puis la bonne étoile de votre amoureux se réveille enfin et il décroche le job de ses rêves. Vous débouchez une bouteille de champagne. C’est là qu’il vous annonce que le poste est basé à Montréal et vous demande de venir avec lui. Vous lui fracassez alors ladite bouteille sur le crâne au cri de « moi, aller vivre dans un pays où l’hiver dure six mois ? Jamais ! » . Il vous supplie alors à genoux de le suivre. Vous lui dites qu’il peut aller se faire cuire une poutine ailleurs. Les larmes aux yeux, il vous demande ce qu’est une poutine. Vous envisagez alors de mettre fin à ses souffrances d’un coup de tesson bien placé sur sa jugulaire.

Sauf que voilà, vous l’aimez, ce crétin. Trois mois plus tard, après avoir copieusement insulté votre propre bonne étoile qui est manifestement toujours en train de roupiller, vous vous retrouvez donc dans un pays où les gosses ne désignent pas les enfants mais le tout premier endroit d’où ils sortent ; où vous grelottez constamment (y compris en été, votre corps souffrant d’un syndrome post-traumatique dû aux longs mois d’hiver qu’il vient d’endurer) ; et où le sirop d’érable est pratiquement considéré comme une religion alors que vous trouvez que c’est le truc le plus immonde que vous ayez jamais goûté.

On peut donc dire que vous l’avez bien méritée, votre semaine de vacances sous le soleil d’une île paradisiaque.

Les Iles Caïmans. Aruba. Turks and Caicos.

Apercevant soudain Grégoire planté devant une librairie, Francesca ouvrit la bouche pour le héler puis l’ouvrit encore plus grand lorsque ses yeux tombèrent sur le titre du bouquin qu’il était en train de consulter : Prince Edward Island.

L’Ile-du-Prince-Edouard ? L’Ile-du-Prince-Edouard ?! Ce n’était quand même pas ça, l’île de rêve où il comptait l’emmener, si ?! L’île était canadienne, située un peu plus au nord que Montréal – ce qui signifiait qu’il y faisait sûrement encore plus froid – et ce n’était pas du tout « une île de rêve » : pas de soleil brûlant, pas de plage de sable fin, pas d’eau à 30° et pas de cocotiers. Il était impossible qu’il s’agisse de la destination choisie par Grégoire.

Pourtant c’était bel et bien un guide touristique de l’Ile-du-Prince-Edouard qu’il était en train de lire. A quatre jours de leur départ. Après tout ce qu’elle avait supporté pour lui depuis presque deux ans qu’ils vivaient dans ce maudit pays perpétuellement coincé dans une ère glaciaire.

Il était carrément en train de se payer sa tête.

Folle de rage, Francesca fit brusquement demi-tour et se dirigea vers le caviste le plus proche pour acheter une bouteille de champagne. Cette fois-ci, elle n’allait pas la rater, la jugulaire de Grégoire. Elle planquerait ensuite le cadavre dans une congère (la même que celle où elle mettrait les gamins du voisin, histoire de faire bonne mesure), avant d’aller prendre l’avion pour la première destination paradisiaque qui apparaîtrait sur le tableau d’affichage de l’aéroport.

Elle avait bien mérité sa semaine au soleil**.

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* Oui les icebergs ont une âme. Demandez donc à celui qui a accidentellement coulé le Titanic. Le pauvre ne s’en est jamais remis.

**♫♫ Avec toi, j’irais bien /Même sans toi j’irais bien /Au soleil / M’exposer un peu plus /Au soleil… ♫♫ (Ce texte est sponsorisé par Jenifer).

30 réflexions au sujet de « Une photo, quelques mots # 11 : Au soleil »

    • Huhu 😛

      Contrairement à Francesca, les îles tropicales ne me font pas spécialement rêver. On a de très belles îles en Méditerranée, par exemple je trouve la Corse absolument paradisiaque. Et il paraît que les Cyclades grecques sont sublimes 🙂

    • Merci beaucoup, Antigone 🙂

      Oui ce Grégoire n’a vraiment rien compris (ou alors il est juste victime d’un manque de communication, haha)… Tant pis pour lui 😛

  1. Ta mise en garde du début m’a bien fait rigoler. Amener une belle européenne à Montréal durant l’hiver, c’est la meilleure façon de vérifier ses sentiments. Si elle tient le coup, elle est bonne à marier, parce que le test du pire aura été passé avec succès. 🙂

    • Je pense que si Francesca avait été scandinave, elle aurait peut-être mieux supporté 🙂 Mais dans mon esprit, elle est méditerranéenne comme moi, alors forcément le froid québécois hein… Personnellement, je ne serais pas partie, même pas pour les beaux yeux de Grégoire (de toute façon si ça se trouve ses yeux ne sont pas si beaux que ça ^^).

  2. Ah ! j’aime beaucoup ton texte réaliste et plein d’humour. Elle est attachante Francesca. Une femme de caractère à l’antipode de son Grégoire bien aimé.

    • Elle est aussi un peu allumée mais l’étant moi-même j’ai un certain penchant pour ces gens-là 😛

      Merci beaucoup Jos 🙂

    • Grégoire est un gros mufle qui ne comprend rien à rien 😀

      Merci beaucoup et je t’envoie un peu de soleil de la Côte d’Azur alors !

  3. Tu as un style alerte, moderne, animé d’un humour à froid (oui j’ose le dire !) qui marche bien…C’était un texte agréable à lire, délicieusement politiquement incorrect !
    Plutôt que d’avoir recours à des solutions aussi radicales, je lui suggère de boire le champagne, coller un poster de lagon sur le mur de la chambre et se rechauffer avec lui sous la couette !….Parce
    que comme on dit, un de perdu….ben c’est un de perdu !!!

    • J’adore « l’humour à froid », ça m’a fait rire 😛

      Ta suggestion est bonne mais hélas pour Grégoire, je crains fort que Francesca soit vraiment à bout et qu’un poster de lagon ne lui suffise pas ^^ !

      Merci beaucoup Bénédicte 🙂

  4. Merci pour ce texte qui m’a bien fait rire, note de bas de page et avertissements inclus! Quel style, j’adore! J’habite Montréal (eh oui!) et j’aime l’hiver (et le sirop d’érable aussi). Oui, c’est possible.

    • Aïe 😛 Je savais que je courais le risque que quelqu’un de Montréal tombe sur ce texte puisque d’après Google Analytics j’ai pas mal de Canadiens qui me lisent 🙂 Je tiens à préciser que je n’ai évidemment rien contre le Québec hein (j’espère même le visiter un jour). En revanche, désolée mais… j’ai horreur du sirop d’érable ^^ !

      Merci beaucoup Marie-Claude 🙂

  5. Houla! Ça ne lui a pas réussi de suivre son cher et tendre jusqu’au bout du monde…
    J’adore toutes les touches d’humour dans ton texte. Ça lui donne un air aussi frais que celui de Montréal 🙂

  6. J’adore ton texte, très vivant, plein du peps de la jeunesse. L’héroïne qui me fait penser à Bridget Jones m’a bien fait rire. Bravo pour tes références québécoises !

    NB je suis tombée en amour de ce pays et j’ai des amis montréalais qui viennent de partir en retraite sur ces îles ! 🙂

    • Je crois qu’après deux ans à se geler le popotin, Francesca a « snappé » quand elle a réalisé que l’île tropicale allait lui passer sous le nez 😛

      Cependant, rien ne dit qu’elle va réellement le zigouiller… ^^

    • Merci beaucoup LFQLSD 🙂

      Oui, ce pauvre iceberg ! Plus d’un siècle de thérapie et le pauvre n’a toujours pas surmonté cette tragédie… XD

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