Une photo, des mots #15 : Velours bleu et café à la cerise

Toutes les semaines, Leiloona du blog Bricabook nous propose un atelier d’écriture basé sur le principe suivant : une photo à partir de laquelle on doit inventer une histoire.

Velours bleu et café à la cerise - Une photo quelques mots 15 - Caro Bleue Violette

Elle tremblait tellement en portant son café à ses lèvres qu’elle en renversa une grande partie sur le haut de sa robe en velours bleu. Elle reposa alors la tasse sur la coiffeuse, à côté du couteau et de l’oreille, et contempla son reflet dans le miroir. Sur son bustier, des taches brunes se mêlaient désormais aux éclaboussures rouges laissées par le sang de Frank.

– Griotte, dit-elle à haute voix. Griotte et café. Café Griotte. Un joli nom. On y servirait du café à la cerise.

Elle sourit à cette pensée avant que la suivante ne lui arrache une grimace.

– En revanche, ma robe est fichue. Dommage, j’adorais ce joli bleu… ce joli bleu… Ce joli bleu quoi ? Céruléen, cobalt, outremer ?

Réalisant soudain qu’elle était incapable de se rappeler du nom exact de la couleur de sa robe, elle fondit en larmes. C’est à ce moment-là que Jeffrey fit irruption dans sa loge.

– Dorothy, mais qu’est-ce que tu fabriques, ça fait déjà dix minutes que tu devrais être sur scène ! Le public s’impatiente, la plupart d’entre eux sont venus uniquement pour t’entendre chanter Blue Velvet… Dorothy ? Que se passe-t-il ?

Il se précipita vers elle et trébucha sur le cadavre de Frank.

– Frank ? Oh mon dieu, est-ce qu’il est… ?

– Mort ? Oui ! sanglota Dorothy. Je l’ai poignardé. Dix-sept fois. J’ai compté. Et je lui ai aussi tranché une oreille.

Elle saisit l’appendice en question et le brandit sous le nez de Jeffrey.

– Seigneur, balbutia le jeune homme en réprimant à grand-peine un haut-le-cœur, mais pourquoi tu as fait ça ?

– Parce qu’il ne m’a pas écoutée ! hulula-t-elle en continuant d’agiter l’oreille. Je lui avais pourtant dit que s’il essayait encore de s’en prendre à moi, je le tuerais ! Mais il ne m’a pas écoutée et voilà le résultat ! Tu comprends maintenant pourquoi il est important de toujours faire ce que je dis ? Tu comprends ?

– Oui, je… Je comprends. Ecoute Dorothy, ne t’inquiète pas, ça va aller. C’était de la légitime défense et pour l’oreille, on dira que tu étais sous le choc ou quelque chose comme ça. Arrête de pleurer, je t’en prie, et lâche cette oreille.

– Oh Jeffrey, espèce d’imbécile, je ne pleure pas parce j’ai réglé son compte à cette ordure ! s’indigna la chanteuse. Je pleure parce que je n’arrive pas à me rappeler de quelle couleur est ma robe.

– Mais qu’est-ce que tu racontes ? Bleue. Ta robe est bleue, Dorothy.

– Bleu quoi ? Bleu paon, bleu canard, bleu sarcelle ?

– Je… Je n’en sais rien, Dorothy. S’il te plaît, calme-toi.

– Non, hurla-t-elle. Je dois me souvenir, c’est important ! De quel bleu s’agit-il, Jeffrey ? Bleu saphir, bleu pétrole, bleu nuit ?

– Je l’ignore, Dorothy, je n’y connais absolument rien ! Mais j’ai une idée : pourquoi ne pas le demander à nos spectateurs ?

Sur ce, Dorothy et Jeffrey plantèrent leur regard droit dans la caméra et fixèrent le public durant un long moment. Puis il y eut un fondu au noir, les lumières de la petite salle de cinéma d’art et d’essai se rallumèrent et le générique du film intitulé Velours bleu et café à la cerise commença à défiler sur l’écran tandis que de nombreux spectateurs échangeaient des regards perplexes. D’autres arboraient un air consterné et certains ricanaient ouvertement. D’autres encore spéculaient sur la nuance exacte de la robe. Un jeune homme assis au dernier rang reprocha vertement à sa compagne Natacha de l’avoir emmené voir cette sombre daube, mais celle-ci était trop occupée à se demander s’il existait réellement du café à la cerise et si oui, où elle pourrait bien en trouver, pour y accorder la moindre attention.

C’est alors que Dorothée Valence – l’actrice interprétant le rôle de Dorothy dans le film dont elle était également l’auteur et la réalisatrice – monta sur la petite estrade située sous l’écran et qu’un murmure interloqué parcourut l’assemblée : la jeune femme portait la robe de velours bleu tachée de sang et de café, et tenait l’oreille coupée de Frank dans sa main. Les phrases suivantes s’affichèrent alors derrière elle : Quelle est la couleur exacte de ma robe ? Vous ne sortirez pas de cette salle avant que l’un d’entre vous ne donne la réponse.

La plupart des gens se mirent à rire mais le petit copain de Natacha, jugeant que la plaisanterie avait assez duré, bondit vers la sortie en marmonnant qu’il allait demander le remboursement de son ticket, et s’aperçut que les portes étaient verrouillées. Il s’acharna dessus pendant plusieurs minutes puis se retourna et cria en direction de l’assistance qui ne riait plus du tout et observait ses efforts pour ouvrir les portes :

– C’est bloqué ! On ne peut pas sortir ! Cette folle nous a enfermés !

S’ensuivit un mouvement de panique qui augmenta d’intensité lorsque les gens découvrirent que les issues de secours étaient également verrouillées. Certaines personnes essayèrent alors d’enfoncer les portes pendant que d’autres tentaient de joindre la police ou les pompiers sur leur téléphone portable. Beaucoup de gens appelaient au secours le personnel du cinéma sans réaliser que ce dernier était forcément complice, d’autres pleuraient. Un petit groupe criait des noms de nuances de bleu à l’adresse de Dorothée qui restait immobile et impassible sur son estrade. Une autre personne semblait également insensible au tumulte ambiant : Natacha qui, toujours assise, terminait tranquillement son pop-corn en contemplant le chaos d’un air amusé.

Les employés du cinéma vinrent finalement déverrouiller les portes au bout d’une demi-heure, comme convenu avec Dorothée Valence. Le fait divers fut largement médiatisé et l’actrice devint célèbre. Quelques-uns des spectateurs lui intentèrent un procès mais furent déboutés au motif qu’il s’agissait d’une performance artistique. Velours bleu et café à la cerise reçut plusieurs prix prestigieux et David Lynch lui-même déclara qu’il adorait le film. Dorothée ne révéla jamais la nuance exacte du bleu de sa robe, et celle-ci fait toujours l’objet de débats passionnés sur Internet.

Quant à Natacha, après avoir quitté le crétin en compagnie duquel elle avait assisté à la projection, elle ouvrit un établissement baptisé Café Griotte dans lequel on servait du café à la cerise.

 

36 réflexions au sujet de « Une photo, des mots #15 : Velours bleu et café à la cerise »

    • Oui le barré et moi, c’est une grande histoire d’amour ! C’est de la faute d’Alice au Pays des Merveilles, c’est l’un de mes livres préférés depuis que j’ai sept ans 😛

      Et dans ce cas précis, c’est aussi la faute de David Lynch ^^

      Merci 🙂

    • Ah mais oui on peut ! Même si pour beaucoup de spectateurs, l’expérience était affreuse… Ce qui aurait été mon cas, vu que je suis claustrophobe 😛

      Merci Valérie 🙂

  1. Je trouve que ton histoire ressemble vraiment à un rêve, un peu à la limite du cauchemar. En fait un truc chouette, à paillettes, qui fait des claquettes et qui n’aurait ni queue ni tête! !!!… J’ai toujours adoré cette phrase ça me fait plaisir de la placer! !!!!… Je suis sûre que tu t’es bien amusée.

    • Bien vu, Bénédicte, parce que mon texte part effectivement d’un rêve que j’ai fait la nuit après avoir vu la photo ! Et oui je me suis pas mal amusée en l’écrivant.

      Et j’adore que tu aies replacé mon accroche de commentaire 😛

      Merci 🙂

  2. Quelle étrange histoire ! Que de rebondissements ! Certains sont prêts à tout pour devenir célèbres. Je connaissais la bière à la cerise mais pas le café.

    • Je ne suis pas sûre que le café à la cerise existe réellement, en tout cas Google ne donne rien là-dessus 🙂 En fait j’ai découvert récemment que le fruit du caféier s’appelle « cerise de café » et je crois que mon cerveau a fait une association d’idées.
      Mais je suppose qu’on pourrait mettre du sirop de cerise dans du café (il existe bien un café aromatisé au sirop de caramel).
      Puis il y a le Cherry Coke, c’est presque comme du café à la cerise 😛

      Et rien de tel qu’un happening qui fait la une des médias pour faire parler de soi ^^ !

  3. Ahahahaha j’adore !!! Et cette idée de challenge photo-écriture ! Hum un régal ! Je me prêterai sûrement aussi à l’écriture et m’en vais de ce pas parcourir ton blog à la recherche d’autres petites pépites comme celle-là ! Beau travail ! Beau style !
    Au plaisir de te lire à nouveau, je suis désormais ça de près 😉

    • Merci beaucoup 😳 !

      Et oui cet atelier d’écriture basé sur une photo est vraiment sympa, n’hésite pas à y participer si ça te dit 🙂

  4. Purée on dirait mes rêves !!!! ça part dans tous les sens tout en ayant une trame de fond logique 🙂 Surtout la question sur la couleur de la robe, mais c’est vraiment le genre de truc qui peut arriver quand je rêve !!!!
    Je me souviens qu’à la fac en option, je prenais « atelier d’écriture » et le prof aimait bien ce genre de textes. Franchement tu aurais kiffé cette option (tu l’avais peut-être prise d’ailleurs, non ?)

    • Mes rêves sont aussi dignes de productions hollywoodiennes écrites par des gens sous acide ^^
      Mon texte est d’ailleurs inspiré d’un rêve que j’ai fait juste après avoir vu la photo.

      Je me souviens de cette option et j’ai failli la prendre mais il aurait fallu faire lire mes textes (et peut-être même les lire à haute voix), chose qui m’était complètement impossible à l’époque 😛

      • Oui effectivement il fallait les lire à haute voix à chaque fois, je ne le savais pas avant d’y être allée d’ailleurs !!! Ce moment-là était un supplice pour moi vu que parler devant un public me fait buter sur les mots, et du coup on aurait pu croire que je savais pas lire mdr !!!!!! Bon heureusement, j’adorais l’étape de l’écriture !!!

        • Oui c’est souvent la coutume en atelier d’écriture, je m’en doutais c’est pour ça que je n’y suis finalement pas allée ! Je suis horrible à l’oral, et là en plus il aurait fallu lire quelque chose que j’avais écrit, la double torture 😛

  5. Super histoire ! J’ai complètement accroché haha. C’est barré mais bien mené !
    Au passage, puis-je savoir qui lance ce défi d’écriture ? Merci pour le partage en tout cas !

    • Merci Laure 🙂

      L’atelier d’écriture est tenu par Leiloona du blog Bricabook (le lien vers celui-ci se trouve dans l’intro de mon article). N’hésite pas à nous rejoindre si ça te tente 🙂

      • Oui, j’avais vu en fait en remontant l’article ^^ j’ai été faire un tour. Je ne suis pas sûre d’être assez assidue pour le moment mais en tout cas c’est chouette de savoir que cet atelier existe !

        • Je précise qu’on participe quand on veut. Là par exemple je n’avais plus participé depuis plusieurs mois 🙂

  6. J’ai été happée par ton histoire ! Tout cela à partir de la couleur précise d’une robe ! Bravo et mervi CBV

  7. Je ne suis pas certaine que j’irais voir Velours bleu et café à la cerise… Par contre je serais du genre à ne pas pouvoir dormir avant d’avoir trouvé la bonne nuance de bleu 😀
    J’ai adoré ton texte, comme toujours magistralement rédigé et terriblement prenant. Mais si Dorothée m’enferme dans une salle de ciné, je lui repeins la robe au Coca.

    • Haha pareil, je serais du genre à me prendre le chou des plombes sur la couleur de cette robe !

      Moi aussi je lui repeins sa robe à la Dorothée si elle m’enferme, je suis claustrophobe ^^

      Merci beaucoup Mamzette 🙂

Dites un truc chouette, un truc à paillettes, un truc qui fait des claquettes ou même un truc qui n'a ni queue ni tête :-)