Une photo, quelques mots # 4 : Amy and The City

Toutes les semaines, Leiloona du blog Bricabook nous propose un petit atelier d’écriture basé sur le principe suivant : une photo à partir de laquelle on doit inventer une histoire.

amyandthecity

©Romaric Cazaux

Le prochain crétin qui ose m’affirmer qu’il est impossible de se perdre dans New York, je lui coupe la langue, je la gratine au four et je la lui fais manger, marmonna Amy en regardant autour d’elle d’un air désemparé. Enfin, si je parviens à sortir vivante de cette épouvantable ville !

Ce qui était peu probable vu qu’elle était en train de déambuler seule au beau milieu de Manhattan – du moins elle supposait qu’elle était toujours dans Manhattan – en pleine nuit et vêtue d’une nuisette. Heureusement qu’elle avait eu la présence d’esprit de saisir son manteau (et d’enfiler ses ballerines) avant de s’enfuir de la suite nuptiale, sinon elle se serait sûrement déjà fait violer et découper en rondelles par le premier psychopathe qu’elle avait croisé ! Et elle en avait sans doute croisé des tas, New York étant renommé pour abriter dix serial killers au kilomètre carré.

Une réputation qu’Amy ne tenait pas à vérifier, d’autant qu’elle venait tout juste de confirmer celle affirmant que les New-Yorkais n’étaient pas aimables : lorsqu’elle s’était finalement arrêtée de courir pour constater qu’elle était totalement paumée, elle avait essayé de demander à plusieurs passants s’ils pouvaient lui indiquer où elle se trouvait et, si possible, comment retourner à son hôtel ; mais ils s’étaient contentés de lui jeter un bref regard et de passer devant elle sans daigner s’arrêter. Même chose pour les chauffeurs de taxi qu’elle avait hélés. Certes, elle devait avoir l’air de s’être échappée de – comment est-ce qu’il s’appelait, déjà, ce grand hôpital psychiatrique très connu ? Ah oui, Bellevue !  – mais ils voyaient tout de même qu’elle était en détresse, non ? D’ailleurs, en parlant de Bellevue, elle s’étonnait qu’une voiture de police ne l’ait pas encore ramassée pour l’y conduire, mais les agents du NYPD devaient être comme le reste de la population new-yorkaise : complètement indifférents à ce qui pouvait bien lui arriver.

Dire que ces gens-là se permettaient ensuite de mépriser les provinciaux, alors que si elle s’était retrouvée en tenue légère sur un trottoir de sa petite ville du Wisconsin, elle n’y serait pas restée plus de cinq minutes avant que quelqu’un vienne lui demander ce qui n’allait pas. Il est vrai qu’à White Lake, 400 habitants en comptant les animaux domestiques, tout le monde se connaissait et s’entraidait. Amy détestait les grandes villes et Scott avait dû insister pour qu’elle accepte de passer leur lune de miel dans la Grosse Pomme. Et voilà le résultat : elle allait mourir dépecée à seulement vingt-deux ans, et cet idiot serait veuf avant d’avoir pu consommer son mariage. Haha. Bien fait pour lui, tiens, il n’avait qu’à dire oui pour les chutes du Niagara.

Penser à son mari rappela à la jeune femme qu’elle était censée chercher comment regagner leur hôtel, dont elle ne se souvenait plus de l’adresse exacte mais savait qu’il était situé près de l’Empire State Building. Elle leva la tête pour tenter de repérer l’antenne aisément reconnaissable du célèbre gratte-ciel, mais hormis des lumières et des panneaux publicitaires géants, sans parler des panneaux publicitaires géants lumineux (la facture d’électricité devait être sympa), elle ne vit rien. Ce serait plus facile si King Kong se trouvait au sommet de l’Empire et pouvait me faire signe, songea-t-elle. Et ce qui aurait été encore mieux, c’est que je m’échoue sur son île au lieu de m’égarer dans ce stupide Manhattan, au moins Adrien Brody serait venu me sauver… Ah génial, voilà que le froid commence à me faire délirer, manque plus que les flics se décident à me cueillir et que je leur déclare que je m’appelle Naomi Watts !

Frigorifiée et découragée, Amy piétinait sur place en se demandant quoi faire. Entrer dans l’une des boutiques encore ouvertes et implorer qu’on la laisse se servir du téléphone ? Oui mais elle craignait que quelqu’un appelle la police en la voyant débarquer ainsi dans son magasin, et en réalité, elle ne tenait pas à se retrouver pour de bon à Bellevue. Et même si elle atterrissait simplement dans un commissariat, elle s’imaginait mal devoir expliquer la raison pour laquelle elle s’était enfuie à moitié nue de la chambre d’hôtel qu’elle partageait avec son époux. Elle se sentait déjà assez bête comme ça. 

Bon d’accord, elle avait réagi de façon excessive et pas franchement judicieuse, mais en voyant la chose elle avait soudain pris peur. Pourtant, elle croyait s’être préparée en allant regarder des photos sur Internet mais voir ça en trois dimensions était entièrement différent. C’était plutôt gros, bizarrement gonflé, un peu violet au bout (est-ce que c’était normal ?!), et mon dieu que c’était moche, c’était même le truc le plus hideux qu’elle ait jamais vu ! Pas question que ça s’approche de moi, avait-elle pensé en regardant l’horrible chose avancer vers elle ; et quelques minutes plus tard, elle était en train de dévaler la rue à un train d’enfer. Tout ça à cause de ce crétin de Scott et de ses principes d’un autre âge !

Sa meilleure amie lui avait pourtant bien dit que c’était de la folie de prononcer ce vœu de chasteté (elle revoyait encore l’air horrifié de Britney : imagine qu’il soit nul au lit, tu vas te retrouver coincée avec lui !) mais Amy avait seize ans lorsqu’elle avait commencé à sortir avec Scott, c’était son premier petit copain, et le fait qu’il veuille attendre le mariage lui avait paru terriblement romantique – sans compter que ça changeait agréablement des garçons qui vous invitaient au cinéma uniquement pour vous peloter les seins dans l’obscurité. Puis contrairement à ce qu’on leur avait prédit, Scott et elle n’avaient eu aucun mal à respecter leur serment ; de plus, Amy devait bien s’avouer que cela avait été un véritable soulagement pour elle de ne pas avoir à se débattre avec toutes ces questions peu ragoûtantes qui obnubilaient ses copines. 

Eh bien, elle aurait peut-être mieux fait de partager leurs préoccupations et de laisser Randy Mason glisser une main dans sa petite culotte derrière le gymnase du lycée, au lieu d’échanger de stupides anneaux de pureté avec Scott ! Ça lui aurait sûrement évité de se retrouver à errer seule en plein Manhattan à une heure du matin, en attendant de se faire sauvagement assassiner au fond d’une ruelle sordide, parce qu’elle avait eu la trouille en voyant le sexe de son mari pour la première fois !

22 réflexions au sujet de « Une photo, quelques mots # 4 : Amy and The City »

  1. C’est tip top comme atelier ! Ton texte est super chouette en plus 😉 Il y a des conditions particulières pour participer ? J’avoue que je tenterai peut être l’aventure :p.

    • Merci la miss 🙂

      Oui, le principe de l’atelier est chouette ! Et non, pas de conditions particulières, tous les mardis ou mercredis Leiloona publie une photo et on doit publier notre texte dessus le lundi suivant. Et tout le monde est le bienvenu, alors vas-y lance-toi !

  2. En tout cas c’est très drôle et ça parait même être d’un autre siècle. J’ai pensé que la longueur (du texte bien sûr) allait être rédhibitoire, même pas.
    Je me demande juste si ce n’est pas toi que j’ai croisé à Bellevue le lendemain.

    • Arf, j’avoue que c’est l’un des mes défauts, je sais quand je commence mais jamais quand je m’arrête ! 😛

      Mais merci, je suis ravie, d’autant que je me suis quand même posé la question au sujet de la longueur de mon texte ! Et pour Bellevue…lol c’est bien possible !

  3. Excellent ! Et effectivement, la longueur n’est pas rédhibitoire, on attend systématiquement le paragraphe suivant pour savoir comment tout ceci va se terminer pour elle. En tout cas, tu as été inspirée !

  4. Je me suis régalée de ton histoire; et l’épisode sur la découverte anatomique d’Amy, m’a rappelé une maman d’élève, qui s’était allée à me faire ce genre de confidence…

  5. Mouahahaha j’adore !!!!
    Et je suis d’accord c’est moche ce truc, surtout la première fois … heureusement il y a autre chose à en faire que de le regarder 😀

  6. Du suspense…pourquoi est-elle partie m’a fait cogiter un bon moment…belle histoire bien racontée.
    La trouille de sa vie à cette pauvre « vieille » fille.
    J’ai bien rigolé à la description de la chooooooose !!!!!

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