Une photo, quelques mots # 1 : Coin Laundry

Toutes les semaines, Leiloona du blog Bricabook nous propose un petit atelier d’écriture basé sur le principe suivant : une photo à partir de laquelle on doit inventer une histoire.

Coin Laundry - Une photo, quelques mots 1

©Kot

Perchée sur la machine adjacente à celle où tournait son linge, Manon faisait semblant de lire : en réalité, grâce à une habile contorsion oculaire (qui allait cependant probablement encore lui coller une migraine, mais tant pis), elle observait en douce le Penseur au Béret, comme elle le faisait tous les samedis depuis six semaines.

Ce matin-là, elle avait choisi Le bizarre incident du chien pendant la nuit, un roman qu’elle avait déjà lu plusieurs fois et qu’elle adorait : elle prenait en effet soin d’apporter uniquement des livres qu’elle connaissait bien, histoire de ne pas se ridiculiser si le Penseur au Béret se décidait enfin à venir lui parler de sa lecture en cours, surtout s’il s’avérait qu’il avait lui-même lu le livre en question !

Manon ignorait néanmoins s’il aimait bouquiner. La plupart des clients de la laverie apportaient de la lecture pour passer le temps, mais elle n’avait jamais vu le Penseur au Béret lire ne serait-ce qu’un journal ou un magazine. Elle ne l’avait non plus jamais vu écouter de la musique, jouer à un jeu sur son téléphone portable ou, à vrai dire, faire quoi que ce soit. Une fois sa lessive lancée, il s’adossait à la machine située en face de celle qu’il utilisait, glissait les mains dans ses poches et contemplait la valse de ses vêtements, perdu dans ses pensées. Voilà d’où venait la partie « Penseur » du surnom qu’elle lui avait donné ; quant au « Béret », c’était simplement parce qu’il ne retirait jamais la casquette en laine qu’il portait invariablement – mais comme « le Penseur à la Casquette » ne lui plaisait pas, elle avait requalifié d’office son couvre-chef en béret.

Sans qu’elle ne parvienne à s’expliquer pourquoi, la jeune fille s’était sentie irrésistiblement attirée par le Penseur au Béret dès qu’il était entré pour la première fois chez Laurette’s Launderette (en fait la propriétaire s’appelait Marie mais comme elle l’avait un jour dit à Manon : « Marie Laverie, ça sonnait moins bien ! ») un mois et demi plus tôt. Il était pourtant loin d’être son genre, sans compter qu’il devait avoir au moins vingt ans de plus qu’elle : Manon voyait d’ici l’air horrifié de ses copines si elle se mettait à sortir avec un « vieux » ; ainsi que la crise cardiaque simultanée que feraient certainement ses parents en apprenant la nouvelle, tandis que Marjorie – sa sœur aînée qui n’était pas romantique pour un sou – appellerait les secours puis lèverait les bras au ciel en se demandant une fois de plus ce qu’elle avait bien pu faire de mal dans sa vie précédente pour qu’on lui colle une frangine pareille dans celle-ci.

L’image la fit glousser. Quelques clients la regardèrent en souriant mais pas le Penseur : quoi qu’il puisse se passer autour de lui, il ne détournait jamais les yeux du linge qui tournoyait dans le tambour de sa machine. Manon aurait donné n’importe quoi (à commencer par Marjorie, hihi) pour savoir à quoi il songeait. Parmi les nombreuses théories que son imagination débordante avait échafaudées à son sujet, sa préférée était celle selon laquelle il avait perdu la femme qu’il aimait dans un tragique accident, une femme qu’il avait naguère rencontrée dans un lavomatic : voilà pourquoi, en souvenir d’elle, il avait fait vœu de ne plus utiliser le lave-linge qu’ils avaient partagé pendant de longues années et qu’il faisait désormais sa lessive à l’extérieur. Peut-être même qu’il espérait rencontrer la seconde femme de sa vie de la même manière, et peut-être que Manon pourrait être cette femme. L’idée la séduisait et lui faisait penser à cette chanson de Lisa Mitchell, Coin Laundry, dans laquelle une jeune fille demande à un garçon qui lui plaît bien si elle peut être « la fille qu’il a rencontrée à la laverie ».

Toutefois, avant d’en arriver à provoquer un double infarctus parental et à transformer les paroles d’une chanson en réalité, il fallait déjà que le Penseur commence par lui parler ; sauf que le Penseur ne parlait jamais à personne. Et Manon était bien trop intimidée par lui pour oser l’approcher, d’autant plus qu’elle ne voulait pas le faire fuir : or, elle pressentait que si jamais quelqu’un se risquait à lui adresser la parole, il ne mettrait plus jamais les pieds chez Laurette

Elle avait donc mis en place ce qu’elle appelait son « plan du livre au titre accrocheur » : tous les samedis, elle choisissait dans sa bibliothèque un roman à l’intitulé original et faisait mine de le lire, en espérant que l’un d’eux finisse par pousser le Penseur à aborder cette drôle de fille qui bouquinait perchée sur une machine à laver. Une stratégie qui s’était révélée efficace… sur à peu près tous les clients excepté le Penseur au Béret. Manon ne désespérait cependant pas. Elle était prête à faire preuve de patience et elle possédait un tas de livres au titre rigolo qui ne demandaient qu’à venir faire un petit tour à la laverie !

 

28 réflexions au sujet de « Une photo, quelques mots # 1 : Coin Laundry »

  1. Patience, un jour viendra peut-être. Les histoires d’amour commencent comme ça parfois…
    (hélas je ne suis pas le penseur au béret…mais j’aurais parlé avec toi de ce livre qui m’a plu aussi !)

    • A vrai dire, pour avoir fréquenté une laverie pendant quelques mois, j’ai bien peur qu’y faire ce genre de rencontre relève du fantasme… ou de la comédie romantique hollywoodienne, lol !

      Mais la laverie (comme tous les lieux publics chez moi, de toute façon) est un endroit qui faisait travailler mon imagination – c’est d’ailleurs pour ça qu’il s’agit de ma première participation, j’attendais une photo qui m’inspire vraiment !

       » Le bizarre incident du chien pendant la nuit  » est effectivement extra, je conseille à tous ceux qui passeront par ici de le lire si ce n’est déjà fait (il a été écrit par Mark Haddon).

      Merci de ton passage 🙂

      • J’ai « Le bizarre incident du chien » dans ma bibliothèque, je l’ai commencé 2 fois mais n’ai jamais réussi à le lire plus loin que quelques chapitres…C’est grave, docteur ?!

    • Ah mais noooooon m’enfin ! Le Penseur ne sourit à personne, il ne parle à personne, il ne croise le regard de personne…Je ne savais pas pourquoi quand j’ai écrit le texte, maintenant si…mais je ne le dirai pas, mystère, mystère 😛

  2. Je veux la suiiiiiiite euuuuh ! *enfant capricieuse qui tape du pied, se roule par terre, et hurle jusqu’à n’en plus pouvoir*.

    Voilà, c’est clair. 😀

    • Mdrrrrrr Eli ! Ben alors, où est passé ton goût de l’incertitude et du mystère ? C’est mieux de laisser l’imagination des lecteurs fonctionner, non ? 😛

      • Ahaha, j’ai toujours détesté les fins ouvertes, je suis une insatiable curieuse qui veut savoir les moindres détails de chaque petite chose pouvant être évoquée dans un livre/film… :p

        • Alors que moi j’aime bien les fins ouvertes (enfin ça dépend quand même des livres ou films ^^), surtout quand j’écris 🙂

Dites un truc chouette, un truc à paillettes, un truc qui fait des claquettes ou même un truc qui n'a ni queue ni tête :-)