L’Agatha du mois # 1: The Mysterious Affair at Styles & The Secret Adversary

Pour l’anniversaire de mes dix ans, on m’a offert un livre.

Le Crime de L’Orient-Express d’Agatha Christie.

C’était mon tout premier roman de cet auteur.

Je l’ai dévoré.

Et je suis tombée amoureuse.

Alors j’ai lu tous les Agatha Christie.

Et je les ai relus maintes et maintes fois au cours des vingt-deux dernières années.

Mais toujours en français.

Ce qui, pour une anglophile, est impardonnable.

Aussi, fin 2014, j’ai décidé de relire toute la bibliographie d’Agatha Christie en anglais, dans l’ordre chronologique de parution et au rythme d’un roman par mois.

Et j’ai entraîné Sarah dans ce projet de lecture qui va donc s’étaler sur plusieurs années.

Voici donc les Agatha lus en janvier et février 2015.

Vous pouvez aller lire les chroniques de Sarah ici : clic.

Styles 1

Dans son autobiographie, Agatha Christie raconte que tout est parti d’une discussion avec sa sœur aînée Madge :

Toute à mon enthousiasme, j’affirmai vouloir essayer d’écrire un roman policier.

– Je ne crois pas que tu pourrais y arriver, dit Madge. C’est très difficile. J’ai déjà pas mal creusé la question.

– J’aimerais quand même essayer.

– Eh bien je te fiche mon billet que tu n’y arriveras pas.

La discussion en resta là. Ce ne fut pas un véritable pari : les termes n’en furent jamais définis, mais les mots avaient été prononcés. A partir de ce moment, je fus habitée par la détermination d’écrire un roman policier.

Quelques années plus tard, pendant la Première Guerre Mondiale, Agatha travaille comme préparatrice en pharmacie dans un hôpital, ce qui lui permet de se familiariser avec différents poisons :

L’idée d’écrire un roman policier me vint tandis que je travaillais au laboratoire de pharmacie de l’hôpital. […] Je me mis à réfléchir au type d’intrigue que je pouvais utiliser. Comme j’étais entourée de poisons peut-être était-il assez naturel que je choisisse la mort par empoisonnement.

Effectivement. Son choix se porte sur la strychnine, qu’elle utilisera de nouveau plusieurs fois par la suite. Elle crée même un personnage (Cynthia) qui travaille comme elle dans un laboratoire d’hôpital.

Naturellement, il faudrait un détective. A cette époque, j’étais tout imprégnée de la tradition de Sherlock Holmes. Quel détective, donc ? Pas un double de Sherlock Holmes, bien sûr : je devais en inventer un à moi, mais il devait aussi avoir un ami qui servirait de tête de turc ou de faire-valoir. 

J’ai réalisé en relisant The Mysterious Affair at Styles que Poirot et Hastings étaient modelés d’après Holmes (qu’Hastings mentionne d’ailleurs directement au début du roman) et Watson. Comme Sherlock, Poirot est affublé d’un prénom inhabituel : Hercule (quant  au capitaine Hastings, il porte celui de Conan Doyle : Arthur). Comme Watson avec Holmes, Hastings est à la fois fasciné par le talent de Poirot et agacé par ses petites manies ; de plus, jusqu’à son mariage, les deux hommes partageront un appartement. Enfin, comme Watson, Hastings endosse le rôle de chroniqueur des enquêtes de Poirot : les livres dans lesquels le capitaine est présent sont narrés par lui.

Styles 2

La Mytérieuse Affaire de Styles, donc. Le récit se déroule pendant la Première Guerre Mondiale : Arthur Hastings, blessé au front (comme Watson dans Une étude en rouge), est rapatrié en Angleterre où il séjourne chez un ami à lui, John Cavendish. Enfin plus précisément chez la belle-mère de John, qui s’est récemment remariée à un certain Alfred Inglethorp, que tout le reste de la maisonnée déteste.

Maisonnée qui comprend, outre Mrs et Mr Inglethorp : John Cavendish ;  son épouse Mary ; Lawrence Cavendish, le frère cadet de John ; Cynthia Murdoch, la protégée de Mrs Inglethorp ; Evie Howard, la dame de compagnie de Mrs Inglethorp ; ainsi que divers domestiques. Plus un ami de la famille qui vient souvent les voir à Styles Court, le Dr Bauerstein. Autant vous dire que tout ce petit monde constitue une belle brochette de suspects lorsque Mrs Inglethorp meurt empoisonnée à la strychnine.

C’est en effet l’une des marques de fabrique d’Agatha Christie :  le coupable est toujours l’un des personnages, le lecteur le côtoie pendant le récit, et parfois même il s’attache à lui. Certes, on peut considérer que ça enlève du suspense, d’autant que souvent, le meurtrier est assez évident… mais en fait, ce n’est pas si simple que cela, on parle tout de même de Dame Agatha ! Même si l’on a de gros soupçons dès le départ sur l’un des personnages, et même si ces soupçons sont confirmés à la fin, entre-temps, Mrs Christie se sera débrouillée pour nous faire douter et faire en sorte qu’on soupçonne tout le monde à tour de rôle. De plus, même si on trouve rapidement qui c’est, bien souvent on galère à savoir comment il a fait, et on s’arrache les cheveux en mode « non mais je suis sûuuuure que c’est luiiiii, mais je n’ai pas la moindre idée de comment il s’y est priiiiis, ça m’énerveeeeeuh ! ».

Agatha Christie, éprouvante pour vos nerfs depuis 1920 😛 .

Le pire, c’est qu’on a tous les indices en main pour pouvoir nous-même résoudre le mystère, mais on s’y casse tout de même les dents la plupart du temps.

Heureusement qu’il y a Hercule Poirot (ou Miss Marple, ou les Beresford, ou la personne qui mène l’enquête) pour nous expliquer tout ça.

Je me décidai pour un détective belge. Je le laissai petit à petit s’installer dans le rôle. Il aurait été inspecteur, afin de posséder de solides connaissances en matière criminelle. Il serait méticuleux, très ordonné, me dis-je tandis que je faisais moi-même du rangement dans ma chambre en désordre. Je le voyais nettement comme un petit homme tiré à quatre épingles, aimant les choses qui vont par paires, carrées plutôt que rondes. Il serait très intelligent. Il ferait travailler ses petites cellules grises : c’était là une bonne phrase à retenir.

Revenons à notre Mystérieuse Affaire de Styles. Hercule Poirot, qu’Hastings a rencontré quelques années plus tôt en Belgique, séjourne dans le village de Styles St Mary en tant que réfugié, grâce à la générosité de Mrs Inglethorp : il s’emploie donc à découvrir le meurtrier de sa bienfaitrice.

Si l’on connaît l’ensemble de l’œuvre d’Agatha Christie, on s’aperçoit que ce premier roman contient tous les ingrédients qui deviendront indissociables de la plume christienne. D’abord, les caractéristiques de Poirot (à celles évoquées ci-dessus, il faut ajouter que le sieur Poirot est un romantique qui aime à réunir les amoureux malheureux 🙂 ), celles de Hastings, ainsi que la dynamique de leur relation (Poirot passe son temps à rabaisser les capacités de déduction de Hastings, mais au final c’est souvent une remarque de ce dernier qui apporte la solution au détective belge – comme Holmes avec Watson – ou House avec Wilson ^^). Puis l’excellente caractérisation des personnages : c’est un aspect dont on parle rarement à propos de Mrs Christie, mais c’est l’une des meilleures orfèvres de personnages que je connaisse – même si lorsqu’on est familier avec sa bibliographie, on sait qu’avec le temps, elle a eu tendance à réutiliser les mêmes types de personnages. L’humour, ensuite : là encore, c’est un point qu’on ne mentionne pas suffisamment mais Agatha Christie est drôle. Enfin, le génie de l’intrigue, évidemment. Comme je l’ai dit plus haut, on pense que ça va être simple, alors que ça ne l’est pas tant que ça, n’est-ce pas, Agatha ?

Les ramifications de l’intrigue à présent, les faux indices. Comme tous les jeunes auteurs, je voulus trop en mettre dans un seul livre. Trop de fausses pistes. Il y avait tant de fils à démêler que cela risquait de rendre l’énigme plus difficile à résoudre, donc plus difficile à suivre.

Mais non, Agatha, t’en fais pas, on suit sans problème et on adore se prendre le chou avec toi 😀 . 

Au final, j’en pense quoi de cette Mystérieuse Affaire de Styles ?

Eh bien, qu’il est certes de facture très classique, que ce n’est pas le meilleur livre de Christie ni un de mes préférés d’elle. Néanmoins, c’est très bon pour un premier roman policier ; mais là où je le trouve particulièrement remarquable, c’est qu’il révèle la personnalité d’écrivain de Dame Agatha et qu’il montre qu’elle avait trouvé sa plume si caractéristique dès son premier roman. De plus, il faut savoir que The Mysterious Affair at Styles a très largement influencé le mouvement littéraire appelée The Golden Age of Detective Fiction (qui comprend principalement des romans écrits dans les années 1920 et 1930 par des auteurs anglophones, en majorité britanniques) : les éléments qu’il contient deviendront des indispensables du genre.

Une lettre m’arriva, un jour. […] Elle venait de John Lane, des éditions The Bodley Head, qui me demandait si je voudrais bien passer à son bureau au sujet d’un manuscrit que je leur avais soumis, intitulé La Mystérieuse Affaire de Styles

Saviez-vous que le livre avait été refusé par plusieurs maisons d’édition avant que John Lane n’accepte de le publier en 1920 ? Imaginez, encore un peu et nous n’aurions pas eu d’Agatha Christie !

Petite anecdote d’édition : Agatha eut un accrochage au sujet du mot cacao (cocoa en anglais) que sa correctrice s’obstinait à orthographier coco – malgré les protestations d’Agatha, elle n’eut pas gain de cause. Résultat, de nombreux lecteurs lui écrivirent pour lui signaler la faute 😛 !

[…] Ce devait être pour moi une seule et unique expérience. J’avais été mise au défi d’écrire un roman policier, j’avais écrit un roman policier, il avait été accepté et allait être publié. Pour moi donc, l’aventure s’arrêtait là. Il est certain que je n’envisageais pas alors d’écrire d’autres romans.

Styles 3

Heureusement pour nous, Agatha a en écrit plein d’autres. Pour des raisons pécuniaires, même si La Mystérieuse Affaire de Styles ne lui avait rapporté que vingt-cinq livres.

Je considérai l’hypothèse d’un second roman. Si je décidais de le faire, quel en serait le sujet ? La réponse me fut donnée un jour où je prenais le thé dans un ABC. Deux personnes, à une table voisine, parlaient d’une certaine Jane Fish. Ce nom me frappa. Je le trouvai fort intéressant et partis en le gardant en mémoire : bon début pour un livre, ce nom entendu  dans un salon de thé. […] Peut-être Jane Finn serait encore meilleur. J’optai pour Jane Finn et me mis aussitôt à écrire. J’intitulai d’abord ce nouvel ouvrage La Joyeuse Aventure, puis Les Jeunes Aventuriers et finalement The Secret Adversary, lequel adversaire secret deviendrait en français Mr Brown.

Et dans The Secret Adversary, tout le monde cherche Jane Finn. Enfin, tout le monde cherche un traité établi en secret pendant la Première Guerre Mondiale et dont la révélation publique serait désastreuse pour plusieurs gouvernements, notamment le britannique. Or Jane Finn est la seule à savoir où se trouve ce fameux document. Donc tout le monde la cherche : les autorités concernées ; l’association criminelle dirigée par le mystérieux Mr Brown ; Julius Hersheimmer, son cousin milliardaire ; et Tommy et Tuppence, nos héros, qui se retrouvent embarqués dans cette aventure simplement parce que, comme Agatha, ils ont entendu le nom de Jane Finn par hasard 🙂  .

L’idée me vint de concevoir deux personnages […] : une fille qui aurait appartenu aux auxiliaires de l’armée de terre ou à l’Aide volontaire aux blessés, et un jeune démobilisé. Ils seraient tous deux sans ressources, chercheraient un emploi et se rencontreraient – peut-être même se connaissaient-ils auparavant ? 

Tommy Beresford et Prudence Cowley, dite Tuppence, sont effectivement amis d’enfance et se retrouvent désargentés à Londres. Ne sachant plus quoi faire pour gagner leur vie, ils décident de louer leurs services en tant qu’aventuriers et les voilà embringués dans une affaire d’espionnage.

The Secret Adversary est donc le premier récit mettant en scène les Beresford pour lesquels j’ai beaucoup d’affection et dont je regrette qu’ils n’apparaissent que dans quatre romans et un recueil de nouvelles. J’adore la dynamique de leur couple : la nonchalance apparente de Tommy (qui dissimule une vraie intelligence) et la vivacité d’esprit de Tuppence forment un duo détonnant et hilarant. Mr Brown n’est pas mon aventure préférée des Beresford mais je passe toujours un très bon moment avec !

8 réflexions au sujet de « L’Agatha du mois # 1: The Mysterious Affair at Styles & The Secret Adversary »

  1. Quelle bonne idée de relire tous ses romans dans l’ordre chronologique !
    J’ai dévoré ses livres, le premier lu étant « 10 petits nègres » que je considère aujourd’hui encore comme l’un des meilleurs policiers que j’ai lus.

    J’aime aussi beaucoup les Beresford, je trouve que ce couple fonctionne très bien.

    En revanche, j’aime moins les livres mettant en scène Miss Marple, celle-ci manque de vivacité à mon goût.

    Bonne relecture à vous deux !

    • J’aime moins le personnage de Miss Marple aussi mais certains des Marple ont néanmoins d’excellents personnages, comme La plume empoisonnée, un de mes Agatha favoris, où Miss Marple est somme toute un personnage secondaire et dont j’adore les héros, le narrateur Jerry et Megan 🙂

      En revanche, Dix petits nègres ne fait pas partie de mes préférés, sans doute parce que j’ai deviné qui était le coupable, totalement par hasard hein, mais du coup ça m’a gâché le suspense final la première fois que je l’ai lu ^^

      Merci Ju <3

    • Hihihi. Même pas j’ai honte. Ni pitié de ta PAL ou de ton banquier 😛

      Agatha, c’est LE BIEN.

      Et si tu veux te joindre à nous, tu es la bienvenue ! Ce mois-ci, on va lire Le crime du golf, le mois prochain Les enquêtes d’Hercule Poirot et en mai, mon Agatha préféré, L’homme au complet marron.

Dites un truc chouette, un truc à paillettes, un truc qui fait des claquettes ou même un truc qui n'a ni queue ni tête :-)