Une photo, quelques mots # 9 : Inès, lard et matricule

Toutes les semaines, Leiloona du blog Bricabook nous propose un petit atelier d’écriture basé sur le principe suivant : une photo à partir de laquelle on doit inventer une histoire.

inès

© Julien Ribot

L’écorce de l’arbre était dure et le caillou qu’il avait choisi pas assez pointu. Après s’être longuement escrimé sur le tronc en vain et s’être écorché deux fois la main, il se demanda s’il ne ferait pas mieux d’aller chercher un couteau, sauf que sa mère lui disait tout le temps que s’il touchait quoi que ce soit dans la cuisine sans sa permission, ça allait barder grave pour son matricule ; et même s’il ne savait pas ce qu’était un matricule, il n’avait pas trop envie que ça barde pour le sien (il ne savait pas non plus ce que « barder » voulait dire. Il avait posé la question à sa grand-mère, elle lui avait parlé de lard et il n’avait rien compris. Est-ce que Maman voulait punir son matricule avec du lard… ?). Il ne voulait pas demander à sa mère s’il pouvait emprunter un couteau parce qu’elle aurait voulu savoir pourquoi et il n’avait pas envie de le lui dire parce qu’il avait peur qu’elle se moque de lui, surtout que Papa et elle étaient tout le temps en train de le taquiner à propos d’Inès, et vraiment il trouvait que parfois les adultes étaient très bêtes. En plus, il n’était pas sûr que ses parents apprécient qu’il abîme le tronc d’un des arbres qui poussaient au fond de leur jardin et dont il ne se rappelait jamais le nom.

Il essaya un second caillou, puis un troisième, et finit par trouver l’outil adéquat en la personne du quatrième. Il s’appliqua pour bien former les lettres et traça d’abord une bonne vingtaine de cœurs sur le tronc d’un autre arbre pour s’entraîner. Là c’était certain que ses parents allaient crier. Tant pis. Finalement, il était prêt à faire subir le châtiment du lard à son matricule s’il le fallait. Inès en valait la peine.

L’heure du goûter était passée lorsqu’il termina enfin son dessin. Sa mère l’avait appelé, il avait dit qu’il n’avait pas faim, elle lui avait demandé ce qu’il trafiquait caché derrière les arbres au fond du jardin, il avait agité dans sa direction le livre qu’il avait emporté avec lui pour détourner les soupçons, elle avait eu l’air dubitatif mais n’avait pas insisté. Elle comprenait qu’on puisse avoir son jardin secret et il espérait que sa compréhension s’étendrait à la pratique du graffiti arbro… arbri… Comment est-ce qu’on disait déjà, il avait appris ce mot à l’école ? Ah, arboricole !

Il recula de plusieurs mètres pour admirer son œuvre. Parfait. Il n’avait plus qu’à aller chercher Inès, qui vivait dans la maison voisine. Si après avoir vu ça elle ne déclarait pas vouloir se marier avec lui quand ils seraient grands, c’est qu’il ne comprenait rien aux filles.

Il s’avéra qu’il ne comprenait rien aux filles, du moins à Inès. Elle éclata en sanglots lorsqu’elle vit leurs deux prénoms entourés d’un cœur gravés sur le tronc et s’enfuit en le traitant « d’assassin d’arbre ». Plus tard ses parents, que l’incident faisait beaucoup rire (et qui n’avaient même pas crié pour les arbres), lui expliquèrent que le papa et la maman d’Inès étaient des « écolos convaincus », qu’Inès était élevée « dans l’amour et le respect de la nature » et que s’il voulait lui plaire, il fallait faire des choses comme « trier ses déchets ». Il fronça le nez en s’imaginant aller tous les soirs plonger les mains dans la poubelle des parents d’Inès pour y mettre de l’ordre. Beurk. Mais si c’était nécessaire pour qu’Inès tombe amoureuse de lui, alors il le ferait. Ҫa ne pouvait pas être pire que de se faire punir le matricule à coups de lard, de toute façon.

Ses parents éclatèrent une nouvelle fois de rire lorsqu’il leur annonça sa résolution. Vraiment, ce que les adultes pouvaient être bêtes !

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