Une photo, quelques mots # 6 : Milena et le blaireau

Toutes les semaines, Leiloona du blog Bricabook nous propose un petit atelier d’écriture basé sur le principe suivant : une photo à partir de laquelle on doit inventer une histoire.

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Un poème. Milena était peut-être en train d’écrire un poème. Un poème à propos de la magnifique prairie qui s’étendait devant elle, et qui louait le vert éclatant de son herbe, les jolies fleurs blanches et jaunes qui s’y épanouissaient, les superbes papillons colorés qui y voletaient, les adorables petits lapins qui y sautillaient… Ah non, il n’y avait pas d’adorables petits lapins, du moins Catherine n’en avait jamais vu. En revanche, elle avait aperçu à plusieurs reprises un blaireau se baladant au crépuscule. Est-ce que Milena aimait les blaireaux ? Il faudrait qu’elle le lui demande. Si oui, peut-être que la jeune fille écrirait quelques vers au sujet de celui qui rôdait dans les parages : Gentil blaireau qui gambade dans le soleil couchant / Que j’aime ta petite tête en noir et blanc.

Ha ! N’importe quoi. La poésie de Milena valait sûrement mieux que ça. Ou pas, car à la réflexion elle n’était pas le genre de fille à écrire des poèmes mais le genre de fille sur laquelle on écrit des poèmes. Si elle avait été capable d’aligner deux rimes décentes, Catherine en aurait d’ailleurs probablement composé un elle-même à la gloire de Milena, de ses beaux yeux rêveurs, de son rire argentin, de sa peau de neige satinée, de ses cheveux noirs comme l’ébène… Et de ses lèvres rouges comme le sang ? Non parce que ça, c’était la description de Blanche-Neige, hein, manquait plus que les sept nains ! Peut-être qu’on pourrait convaincre le blaireau et six de ses congénères de chanter Hey ho, hey  ho, on rentre du boulot ? 

Une nouvelle. Voilà ce que Milena était en train d’écrire. Une nouvelle dans laquelle elle racontait le trouble qu’elle ressentait depuis qu’elle avait fait la connaissance de cette passionnante femme d’âge mûr, encore belle malgré les outrages du temps et son refus catégorique d’avoir recours à la chirurgie esthétique (en dépit des supplications de Nina, son éditrice). Mouarf, tu peux toujours rêver, ma vieille. Milena se montrait toujours souriante et polie envers Catherine mais il était évident que cette dernière n’intéressait nullement la jeune femme. Catherine aurait eu plus de succès si elle s’était prénommée Serge, avait possédé un pénis ainsi qu’un ego surdimensionné (pour le pénis, par contre, elle ne savait pas) et avait été en train de rédiger « le plus grand roman français de science-fiction de tous les temps ». Catherine ricana. Tu parles. Même le blaireau pourrait imaginer une histoire moins débile que celle-ci. Elle n’avait jamais entendu un synopsis aussi nul : des cyborgs conçus par les humains prennent le contrôle de la Terre pile au moment où celle-ci se fait envahir par des extraterrestres ; robots et aliens entrent alors en guerre puis finissent par signer un armistice avant de se partager la planète, réduisant en esclavage ce qui reste de l’humanité ; mais un cyborg et une extraterrestre tombent amoureux (ce qui est strictement interdit) et ont un enfant, qui, une fois devenu adulte, tombe lui-même amoureux d’une humaine (ce qui est aussi interdit) avec laquelle il a un fils qui finit par débarrasser la Terre de ses envahisseurs. Catherine devait faire appel à toute sa volonté pour ne pas exploser de rire chaque fois que Serge lui parlait de son bouquin. Mais Milena le trouvait visiblement très séduisant.

Serge n’était cependant pas le plus atteint des pensionnaires. Entre le sexagénaire qui révisait le premier jet d’un récit dans lequel il expliquait comment il avait réussi à surmonter sa phobie du poisson pané (oui, uniquement pané, Catherine avait posé la question), la mère au foyer qui écrivait une romance érotique dont les héros étaient Ken et Barbie, et le grand type ténébreux qui était soi-disant un prof de maths travaillant à un polar jeunesse mais que Catherine soupçonnait fortement d’être un serial killer rédigeant ses mémoires (un chapitre par victime), elle s’était sérieusement demandé si Nina n’avait pas confondu résidence d’auteurs et asile psychiatrique pour écrivains ratés. Catherine était en effet venue séjourner ici sur l’insistance de son éditrice – qui était convaincue que cela l’aiderait à vaincre le syndrome de la page blanche dont elle souffrait depuis un an – et serait très vite repartie si Milena n’était pas arrivée deux jours après elle : car si la jeune femme n’en avait rien à faire de Catherine, elle lui avait en tout cas permis de retrouver l’inspiration.

Catherine pensa à ce qu’elle avait écrit un peu plus tôt et gloussa. Milena cessa de griffonner sur son cahier, tourna la tête vers elle et lui sourit.

– Hé Milena ! la héla Catherine. Est-ce que tu aimes les blaireaux ?

18 réflexions au sujet de « Une photo, quelques mots # 6 : Milena et le blaireau »

  1. Eh bien Caro, ton titre me séduisait et ton histoire me plait énormément. J’adore l’idée de cette résidence d’auteurs, j’adore le ton , la fantaisie du récit. Bref j’adhère totalement !

    • Merci ! Pas sûre que j’apprécierais non plus, quoiqu’on doit quand même bien rigoler avec tous ces hurluberlus, en tout cas je me suis bien amusée à les inventer 🙂

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